jeudi 5 juillet 2012

Réflexions autour du Traité de Maastricht

Archives: AOÛT 1992
 
Réflexions autour du Traité de Maastricht
 
par Robert STEUCKERS

Je n'aurai pas d'autre solution: je devrai accepter les résolutions du Traité de Maastricht comme un fait accompli. La loi électorale belge ne prévoit pas le référendum. C'est donc le parlement qui décidera. Qui a déjà décidé. J'accepte Maastricht, non parce que j'ai souhaité l'Europe qu'esquisse ce Traité, mais parce que je suis contraint d'accepter le cadre politique dans lequel je vais vivre et inscrire mes futurs combats. 

Dans cette optique, j'ai lu avec beaucoup d'attention certains propos émis par les Verts français, notamment Philippe Frémeaux ("Maastricht, une étape de l'Europe", in Alternatives économiques, juin 92) et Alain Lipietz ("Une révolution de comportement", in Alternatives économiques, juin 92). Frémeaux écrit: "... la ratification du traité de Maastricht ne va pas déterminer notre avenir à tout jamais. Le débat politique tend toujours à dramatiser les enjeux. Mais la construction européenne concrète des prochaines années n'est écrite nulle part. Le cadre prévu dans le traité est effectivement contraingnant, mais la politique est l'art de s'adapter aux circonstances. Parmi les chefs de gouvernement signataires du traité, peu seront encore au pouvoir lorsque le moment sera venu de le mettre en ¦uvre... Résumons: ce n'est plus l'heure de discuter si on est pour ou contre la construction européenne. Il est par contre permis de chercher à en modifier le sens". 

Quant au pertinent économiste Alain Lipietz, gourou des Verts, on lui posait la question, "Que pensez-vous du Traité de Maastricht?". Il a répondu: "Je suis pour l'Europe, donc contre Maastricht. Et contre l'Acte unique. Je suis pour une Europe des régions, une Europe qui soit une vraie patrie commune, correspondant au choix des Européens de vivre ensemble selon certaines valeurs. L'Acte unique et plus encore Maastricht sont en train de créer une Europe unifiée à travers la libre circulation des marchandises et des capitaux, et une liaison politique purement technocratique. Cette patrie commercialo-technocratique enserre d'ores et déjà les Européens dans les cadres plus contraignants que les Etats-Unis à la veille de la guerre de Sécession, ou que la Yougoslavie à la veille de son explosion. Il n'y a place ni pour un contrôle démocratique ni pour une adhésion idéologique et chaleureuse de la part des citoyens. L'Europe de Maastricht débouchera très rapidement vers une guerre civile, au fur et à mesure que les tensions qu'elle engendre se révéleront, chacun voulant récupérer intégralement la souveraineté perdue. Or je suis favorable à des abandons de souveraineté des nations, à la fois vers le bas au profit des régions, et vers le haut au profit de l'Europe. Mais ce n'est possible que sous un strict contrôle démocratique".

Entre cette acceptation, non pas résignée mais combative, de Frémeaux et cette critique bien charpentée de Lipietz, réside toute la problématique. C'est dans cet espace conceptuel  ‹ouvert par les deux intellectuels verts, espace que l'on percevra comme varié donc riche, surtout si l'on prend bien la peine de décerner tout ce qu'il contient comme possibles‹   que se déploiera également notre critique, celle de tous ceux et celles qui se positionnent dans la mouvance de Vouloir  et qui considèrent notre revue comme une sorte d'université, où l'on puise du savoir pour moduler avec précision ses combats.

Remobiliser les citoyens

Frémeaux et Lipietz demandent aux Européens de se mobiliser pour un autre projet de société, plus communautaire, moins productiviste, plus participatif au niveau des citoyens. Ce projet implique ipso facto de déconstruire, lentement mais fermement, les scories institutionnelles de l'individualisme méthodologique qui préside aux destinées de l'Occident depuis maintenant plus de deux siècles. Ce projet insiste sur la qualité de la vie plutôt que sur l'accumulation des marchandises et des profits; ce qui, en termes concrets, constitue un pari sur l'éducation. Une volonté d'accorder le primat à l'éducation, secteur non-marchand par excellence. Si l'on accorde la semaine des 32 heures, dans notre optique (peut-être les intellectuels verts seront-ils en désaccord avec nous?), ce ne sera pas pour jouir de dix heures supplémentaires de farniente, mais pour retourner à l'école: une école où l'on prendra connaissance des nouveaux paradigmes du savoir et où l'on apprendra à gérer les dégâts écologiques de l'industrialisme. Ensuite, notre nouveau projet de société sera mobilisateur: il demandera la participation de tous à la gestion du social et du politique. Reste à savoir si cette mutation des perspectives, cette re-mobilisation en permanence de tous les citoyens pour mettre au point un nouveau projet de société, pourra se faire à la mode soft, ou s'il faudra un coup de pouce autoritaire... 

Si l'esprit de Maastricht est encore libéral ou réformiste sociale-démocrate (ce qui revient au même), le cadre qu'instaure le Traité, aujourd'hui si contesté, servira à ceux qui bifferont définitivement de l'histoire européenne ces maladies idéologiques, qui aliènent l'homme et la nature.

Le refus de Maastricht, au niveau des instincts de la population et non pas au niveau des calculs des politiciens, signifie que les peuples ne s'identifient plus à leurs vieux dirigeants, des vieux chevaux de retour de l'après-guerre, des années 50, de la guerre froide ou des Golden Sixties. Toutes époques bien révolues. Ni aux idéologies qu'ils véhiculent. Les résultats du référendum danois en sont la preuve vivante. Le débat qui agite la France, une preuve supplémentaire.

Quelle Europe voulons-nous?

Cette grogne est sans nul doute une preuve de santé. Mais attention, nous ne nous alignons pas pour autant sur les positions de Philippe Séguin, qui brise quelques lances pour la vieillerie qu'est l'Etat-Nation, de Marie-France Garaud, qui raisonne en terme de "Communauté atlantique des valeurs", alors que le Rideau de Fer est ouvert depuis fin 89, du Front National de Le Pen, qui souhaite surtout que Mitterand déguerpisse, de l'Action Française, qui verse dans une germanophobie et une xénophobie inacceptables. 

L'Europe, pour nous, nous le répétons depuis notre premier numéro, est plus vaste que le territoire de la CEE. Historiquement, elle s'étend à tous les territoires qui, dans l'Antiquité, ont été fécondés par les vagues successives de migrants indo-européens. Concrètement, aujourd'hui, elle s'étend à tout le territoire de la CSCE, Etats-Unis et Canada exceptés. Tous les Etats qui font partie de la CSCE (plus l'Albanie depuis le dégel) seront parties intégrantes de l'Europe idéale que nous voulons. 

Stratégiquement, cette Europe protégera, dans un premier temps, le Maghreb, l'Iran, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Inde et le Japon. Ce qui signifie que toute agression contre ces territoires sera considérée comme une agression contre l'Europe. Dans un second temps, le reste de l'Afrique fera également partie de l'espace stratégique européen. Et la Chine sera invitée à participer à la synergie grande-continentale. Si elle accepte, elle récupérera une forme de tutelle sur ses anciennes provinces indochinoises. Si elle refuse, il faudra lui arracher le Sin-Kiang et le Tibet.
Car ne nous leurrons pas, l'effondrement de l'URSS et la déliquescence de la société américaine nous oblige à penser l'avenir en termes plus audacieux que ceux des vieillards de Maastricht. La Sibérie représente un enjeu capital et nous ne pouvons pas la laisser à d'autres qu'à nos frères russes. La guerre économique nous guette, écrit, dans un ouvrage capital, le financier Bernard Esambert (in La guerre économique mondiale, Olivier Orban, 1991): "Par l'intermédiaire de leurs entreprises, les puissances économiques (Japon, Etats-Unis, Europe) se disputent les marchés, tentent d'accroître leur part dans le commerce international. Dans ce combat violent et planétaire, les défaites sont sanctionnées par le chômage et la misère". Les gagneurs, à moyen ou long terme, ne seront pas les accumulateurs, mais les meilleurs organisateurs, ceux qui auront su intégrer les coûts de la pollution, de la paupérisation, qui auront investi dans l'éducation, etc. L'omniprésence de cette guerre économique postule l'unité européenne, par Maastricht ou par un autre moyen, peu importe, mais nous ne pouvons en aucun cas retourner à la balkanisation, sous peine de disparaître politiquement et physiquement.

Euroséisme: les thèses de Daniel Burstein

Les Américains ne s'y trompent guère. En témoigne un ouvrage captivant de Daniel Burstein (Euroséisme. Pourquoi le Grand Marché change à jamais la face du monde,  F1RST, 70 rue d'Assas, F-75.006 Paris, 1992). La réunification allemande, le grand retour de l'Allemagne dans la Mitteleuropa, la reconstitution de l'Empire austro-hongrois autour du pôle allemand, ont donné le coup d'envoi définitif à l'Europe. Le programme de 1992 sera un succès. Et Burstein dément les pessimismes pusillanimes des dinosaures nationalistes français: "Le plus gros bénéficiaire du leadership allemand sera la France. L'investissement allemand en France sera considérable. Les régions frontalières industrialisées deviendront les plus prospères dans l'Europe sans frontières d'après 1992. Les liens financiers et monétaires entre les deux pays aideront la France à juguler l'inflation, à maintenir des taux d'intérêt bas, et un franc fort. Bien que l'Allemagne s'assure dans la Communauté un leadership politique plus fort que jamais, elle continuera à soutenir les candidats français pour de nombreux postes de direction à la tête des institutions européennes en gestation. Les Allemands encourageront également les théories françaises sur l'union politique de la Communauté, et laisseront à Paris le principal rôle public d'architecte de la nouvelle Europe".

Et Burstein poursuit: l'espace économique européen ne sera pas fermé. Il s'alliera avec les Japonais (l'alliance entre Daimler-Benz et Mitsubishi en est la préfiguration). Bon nombre de décisions seront prises au niveau des régions et non plus des vieux Etats. L'OTAN sera démantelé avant la fin de l'an 2000.

L'URSS poursuivra sa libéralisation économique, écrit Burstein, mais sous la houlette d'un pouvoir fort, dirigé soit par Ligatchev soit par un nationaliste. En 2010, elle sortira du tunnel et prendra une partie du leadership allemand à son compte, mais sans affrontement. C'est à ce moment-là que la Sibérie redeviendra une sorte d'Eldorado, pour tous les Européens.

Face à Maastricht, les têtes lucides parmi les Européens doivent considérer comme définitifs les acquis intégrateurs positifs de la CEE. Ces acquis intégrateurs sont d'ordre purement technique. Il faut leur insuffler un esprit nouveau: dévolutif vers le bas, comme le demande Lipietz, et constructif vers le haut. De façon à ce que la puissance européenne en gestation, décrite par Burstein, puisse offrir en sus de sa force quantitative, une charte sociale et juridico-constitutionnelle qualitative, modèle pour le monde entier, toutes civilisations confondues. Un tel modèle, ni l'Amérique ni l'URSS n'avaient pu l'offrir aux peuples de la terre.

Le problème de l'unité monétaire

Mais le cadre dans lequel Maastricht commencera à s'appliquer devra être sans cesse élargi: Burstein prévoit l'adhésion des Etats de l'AELE avant 1995, de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie en 1997; la Pologne ne sera pas admise avant l'an 2000, à cause du chaos qui la secoue; les Balkans resteront à la lisière de l'Europe, mais la Yougoslavie sera pacifiée en 1998.

Dans les pays à monnaies fortes (NL, B, D), on craint, à juste titre, surtout dans les milieux des PME, les transferts prévus par Maastricht. Pour l'égalisation des revenus dans l'ensemble de la Communauté, pour la mise à niveau des économies, les pays les plus riches devront payer. Ce qui leur paraîtra forcément injuste. Leur épargne, épine dorsale de leur économie, risque d'être fragilisée. Mais cette notion ou cette pratique de transfert appelle deux réflexions. La première est d'ordre stratégique: si on laisse se développer une Europe à deux vitesses, on en arrivera à une opposition entre riches et pauvres. Or la façade pauvre est atlantique. Et, depuis juin 1944, on sait que la Mitteleuropa se défend sur les plages de Normandie. Depuis l'organisation des armées espagnoles et portugaises par Wellington contre Napoléon, qui a abouti à la prise de Bordeaux en 1814, on sait que la péninsule ibérique est un promontoire stratégique indispensable à la défense de l'Europe. Il faut dès lors mieux financer une intégration de cette espace atlantique périphérique que de devoir verser un sang abondant, devenu rare à cause de l'implosion démographique, pour le reconquérir ou l'arracher à un agresseur extérieur.

La seconde réflexion est d'ordre pratique. Les transferts, pour éviter les gaspillages qui sont l'apanage du fonctionnariat, surtout dans les pays où le catholicisme est ou a été puissant, doivent s'effectuer selon des règles très strictes. Les transferts doivent être contrôlés ou gérés à titre privé. Pas de transferts automatiques à la mode socialiste-catholique. Uniquement des transferts méritocratiques. Le problème des transferts est un problème réel: les éxécuter d'une manière brutale risque de fragiliser les économies-moteurs de l'Europe et d'affaiblir le nouveau "tout" européen. Les arguments des polémistes anti-Maastricht ont donc du poids. Qui plus est, le théoricien Friedrich List et ses disciples contemporains ont toujours insisté pour que les tissus industriels jaillissent du sol et de la population et ne soient pas purement et simplement importés, à la mode coloniale. Nécessité de certains transferts (à condition qu'ils favorisent l'éclosion d'un tissu local) et nécessité de maintenir intacte la bonne santé des économies fortes: deux impératifs apparemment contradictoires que le génie politique devra concilier. Contre les menées des romantiques du transfert inconditionnel (qui favorisent une forme de néo-colonialisme dans les zones atlantiques-périphériques) et contre les réticents dépourvus de visions géopolitiques d'envergure.

L'unité monétaire est souhaitable à long terme. Mais je ne crois pas qu'elle se réalisera dans les délais voulus par les signataires de Maastricht. Trop d'aléas risquent de bouleverser leurs plans. Solution: ne parfaire l'unité monétaire que lorsque tous les Etats auront rempli toutes les conditions, sans exceptions. Pour l'ajustement, il faudra prendre son temps, pour éviter l'écueil des catastrophes sociales dans les pays à monnaies faibles. Ce temps, plus long que celui prévu par Maastricht, servira justement à développer des tissus industriels ou agricoles typés, utiles, producteurs de marchandises vendables, permettant un bon emploi (ce qui, sur le plan théorique, n'est pas nécessairement le plein-emploi ou le sous-emploi) et l'application d'une législation sociale juste et d'une redistribution bien équilibrée.

Comité des régions ou FEDER?

L'article 198 du Traité de Maastricht, instituant un "Comité des Régions" doit être combattu. Ce comité  ‹un de plus dans la jungle des caucus communautaires‹  sera composé de fonctionnaires désignés par les Etats, des sortes de préfets ou sous-préfets à la mode française. Il est évident que ces fonctionnaires vont pratiquer des politiques favorables à leur Etat, si celui-ci est centralisé. Cette pratique va décourager les efforts de synergies transnationales, telles celles qu'ont amorcées la Lombardie, la Catalogne et le Baden-Wurtemberg. Le comité prévu à l'art. 198 ne servira qu'à maintenir des formes mortes, républicaines ou monarchiques, dont les peuples n'ont plus besoin. Pour représenter les régions, la CEE disposait du FEDER (Fonds Européen de Développement Economique Régional), qui répartissaient, en les dosant à bon escient, les aides aux régions défavorisées. C'est cette institution, qui n'a pourtant pas été supprimée, qu'il faut favoriser, car elle permet de relier directement, sans intermédiaire étatique, les régions et l'Europe. Le comité prévu par l'art. 198 introduit un échelon redondant.

Autre inquiétude dans les pays industrialisés à l'économie puissante, surtout en Allemagne: le problème des normes. La politique de la CEE est d'aligner les normes, de trouver une moyenne. Ainsi, les normes des pays peu regardants étaient systématiquement élevées, celle des pays stricts, abaissées. Cette politique est d'essence libérale, niveleuse, égalitaire. Une bonne politique serait une politique qualitative, qui viserait partout l'application des normes les plus strictes. De cette façon, nous aurions dans toute l'Europe des impératifs de qualité qui permettraient l'envol de tissus industriels viables et empêcheraient la production de pacotille comme dans les manufactures coloniales de jadis. En matières écologiques, il est indispensable, vu les catastrophes qui nous pendent au nez, d'appliquer également les normes les plus sévères.

Enfin, l'Europe de demain devra être une Europe de citoyens, bien ancrés dans leurs régions et dans leurs activités professionnelles. Les élites universitaires devront trouver partout, dans le territoire de la communauté, l'occasion d'exercer leurs talents dans des équipes pluri-culturelles. Un biologiste diplômé à Londres doit pouvoir exercer ses talents à Paris, sans la moindre discrimination, ou à Madrid, Athènes, Munich et demain Prague, Budapest, Moscou, Novosibirsk ou Vladivostok. La libre circulation des élites et des talents est un impératif de civilisation. Pas la libre circulation des paumés, des clochards, des chômeurs professionnels, des chasseurs d'allocations, des virtuoses douteux des petits boulots en noir. Si une libre circulation de ce type est tolérée, nous allons assister à la ruée des profiteurs sur l'épargne belge, allemande, hollandaise, et les Français et les Espagnols vont voir arriver les amateurs de clochardisme sous cieux ensoleillés, plus les retraités riches qui fragiliseront leur sécurité sociale et leur secteur hospitalier. Un citoyen doit avoir un terroir, où il exerce sans restriction et sans discrimination ses droits politiques, et s'il émigre, c'est pour donner ses talents, non pour profiter sans contrepartie sérieuse de toutes sortes d'aubaines. L'immigré continue à exercer ses droits politiques dans sa circonscription; il ne vote pas dans la région où il habite par le hasard des circonstances, sauf  ‹ce qui reste à prévoir et que Maastricht n'a pas prévu‹  dans les comités d'entreprise où il travaille et dans les instances de représentation professionnelle qu'il faudra bien, un jour, introduire dans les parlements. L'immigré bénéficie bien entendu de la sécurité sociale sans la moindre discrimination.

Réguler les flux migratoires

Réguler les flux migratoires est un impératif complémentaire, que Maastricht ne semble pas vouloir prendre en considération. L'immigré CEE, est-européen ou autre, diplômé d'une école professionnelle ou d'une université, est le bienvenu. L'immigré CEE, est-européen ou extra-européen qui s'adonne aux petits trafics, vit de la drogue ou de la prostitution, refuse ses responsabilités d'allocataire social n'entre pas dans le cadre du nouveau projet de société convivial, démocratique, écologique, que nous appelons de nos voeux. Donc, nous sommes en faveur d'une libre circulation des élites, que nous encouragerons par tous les moyens, au sein de projets semblables à ESPRIT, mais hostiles à la libre circulation des marginaux. Idem pour la délocalisation de la mafia qui est en train de s'observer actuellement, avec la bénédiction occulte de certains politiciens véreux. Ce phénomène, cela va sans dire, n'a pas sa place dans notre projet.

Il y a encore beaucoup de choses à dire sur le Traité de Maastricht, et, plus généralement, sur la construction européenne. Nous ne cesserons pas de militer et de témoigner pour l'Europe de nos voeux.
 
Robert STEUCKERS.
 

mercredi 4 juillet 2012

Lacan: négateur du politique

Archives 1990
Lacan: négateur du politique
 
par Robert STEUCKERS
 
Julien Freund est, en France, le philosophe du "politique", à l'époque où l'on cherche à esquiver le politique. Qui se-rait alors le philosophe négateur du politique? Pour Thanos Lipowatz, c'est Jacques Lacan. Cf.
Thanos LIPOWATZ, Die Verleugnung des Politischen. Die Ethik des symbolischen bei Jacques Lacan, Quadriga, Berlin, 1986, DM 38,- (ISBN 3-88679-950-6).

La démonstration de Lipowatz oppose l'"éthique lacanienne du symbolique" à la notion du politique définie par Carl Schmitt. Redoutable polémique, aux implications incalculables. Pourtant, les intentions de Lipowatz ne sont pas assimilables à la soft-idéologie ambiante, visant l'assomption du politique et l'avènement d'un monde angélique. En effet, explique Lipowatz, notre après-guerre (surtout en Allemagne) a été marqué par les polémiques idéologiques opposant partisans de l'Aufklärung  et partisans du romantisme. Les uns comme les autres s'agitent dans des circuits clos de la pensée et croient détenir la vérité ultime. Cette agitation stérile découle d'une perte de l'"espace symbolique" (qui fonde la "différence" au sens lacanien), ce qui a entraîné un désenchantement généralisé, provoqué la trivialité, l'ennui global et la disparition de tout sens. La volonté révolutionnaire de retrouver un sens tout en biffant la dimension symbolique (jugée résiduelle) a conduit beaucoup de soixante-huitards dans l'impasse du suicide, du délire, de la mystique ou du terrorisme. La correction du réel ne pas-se pas, explique Lipowatz à la suite de Lacan, par une ontologisation de la révolte (la ver-sion apocalyptique) ou de la marginalité (la version angélique), à la mode des révolutionnaires hystériques de notre siècle, mais par un recours au noyau fertile du "symbolique", que l'on interprétera différemment pour se débarrasser des pesanteurs léguées par l'interprétation précédente.

La pensée occidentale a conçu le monde comme une unité, une totalité, dont les multiples éléments constitutifs ont été perçus comme des mi-ni-unités, des mini-totalités, autant d'images illusoires de complétude. Une fois la totalité antique/médiévale éclatée, les mini-totalités éparses ont voulu se hisser au niveau d'une totalité globale. Résultat: l'avènement d'identités (d'uniformités) homogénéisantes, rigides, improductives, non irriguées par la différence symbolique. Or, pour Lacan et Lipowatz, le symbolique est non-identité, hétérogénéisant, plastique, productif, l'identité étant définie comme le résultat (partiel) de la volonté de faire correspondre l'imaginaire (des représentations unitaires) au réel. L'avènement des identités homogénéisantes engendre un désordre constant de rigidités juxtaposées. Ces rigidités, à leur tour, suscitent la critique. Et l'instrument critique, mis en avant par les tenants de l'Aufklärung,  qui ont voulu en faire une "police du sa-voir", enregistre toujours, dans un premier temps, quelques succès périphériques, avant de retomber impuissant ou, pire, de refouler encore davantage l'horizon du symbolique. La critique, en effet, cherche à éradiquer la "différence symbolique" (ou à l'intégrer) et, pour combler le vide que laisse cette dernière, elle suscite l'apparition d'une prolixité inflationnaire de différences superficielles, dépourvues de signification et de sens (en l'occurrence des produits de consommation, des données statistiques, des informations médiatiques, etc.).

La définition lacanienne/lipowatzienne de la "différence" est intéressante. Celle-ci n'est pas accordée au pluriel comme le veut la tradition nominaliste (les "différences" présentes et visibles dans le concret), qui induit l'arbitraire par-ce que chacune de ces différences exige une part de légitimité (voire la légitimité absolue). La différence symbolique, elle, est singulière, absente et invisible; il y a non-identité du réel et du symbolique. Jamais le réel et le symbolique ne se recouvrent entièrement, mais des rapports subtils s'échangent néanmoins toujours entre eux. Il y a donc disjonction constante, césure entre le réel et la source symbolique. La différence symbolique n'appelle donc pas une "alternative" rigide et programmatique, car toute al-ternative peut s'inscrire dans le catalogue des différences particulières qu'offre l'espace unidimensionnel de la consommation, mais focalise le désir, suscite un travail perpétuel d'adaptation du réel accepté tel qu'il est, y compris le pouvoir qu'il recèle. La césure implique l'ouverture, ce qu'interdiraient la conception schmittienne du politique ainsi que les simplifications politiciennes (relevant des différences arbitraires de la tradition nominaliste). Telle est la né-gation lacanienne du politique. Une négation se déployant au profit du symbolique, arcane des légitimités et des révolutions.
Robert STEUCKERS.

mardi 3 juillet 2012

L’itinéraire d’un géopolitologue allemand: Karl Haushofer

Robert Steuckers:
L’itinéraire d’un géopolitologue allemand: Karl Haushofer

Préambule: le texte qui suit est une brève recension du premier des deux épais volumes que le Prof. Hans-Adolf Jacobsen a consacré à Karl Haushofer. Le travail à accomplir pour réexplorer en tous ses recoins l’oeuvre de Karl Haushofer, y compris sa correspondance, est encore immense. Puisse cette modeste contribution servir de base aux étudiants qui voudraient, dans une perspective néo-eurasienne, entamer une lecture des oeuvres de Haushofer et surtout analyser tous les articles parus dans sa “Zeitschrift für Geopolitik”.

Haushofer est né en 1869 dans une famille bien ancrée dans le territoire bavarois. Les archives nous rappellent que le nom apparaît dès 1352, pour désigner une famille paysanne originaire de de la localité de Haushofen. Les ancêtres maternels, eux, sont issus du pays frison dans le nord de l’Allemagne. Orphelin de mère très tôt, dès l’âge de trois ans, le jeune Karl Haushofer sera élevé par ses grands-parents maternels en Bavière dans la région du Chiemsee. Le grand-père Fraas était professeur de médecine vétérinaire à Munich. En évoquant son enfance heureuse, Haushofer, plus tard, prend bien soin de rappeler que les différences de caste étaient inexistantes en Bavière: les enfants de toutes conditions se côtoyaient et se fréquentaient, si bien que les arrogances de classe étaient inexistantes: sa bonhommie et sa gentillesse, proverbiales, sont le fruit de cette convivialité baroque: ses intiatives porteront la marque de ce trait de caractère. Haushofer se destine très tôt à la carrière militaire qu’il entame dès 1887 au 1er Régiment d’Artillerie de campagne de l’armée du Royaume de Bavière.

En mission au Japon

Le 8 août 1896, il épouse Martha Mayer-Doss, une jeune femme très cultivée d’origine séphérade, côté paternel, de souche aristocratique bavaroise, côté maternel. Son esprit logique seront le pendant nécessaire à la fantaisie de son mari, à l’effervescence bouillonnante de son esprit et surtout de son écriture. Elle lui donnera deux fils: Albrecht (1903-1945), qui sera entraîné dans la résistance anti-nazie, et Heinz (1906-?), qui sera un agronome hors ligne. Le grand tournant de la vie de Karl Haushofer, le début véritable de sa carrière de géopolitologue, commence dès son séjour en Asie orientale, plus particulièrement au Japon (de la fin 1908 à l’été 1910), où il sera attaché militaire puis instructeur de l’armée impériale japonaise. Le voyage du couple Haushofer vers l’Empire du Soleil Levant commence à Gênes et passe par Port Saïd, Ceylan, Singapour et Hong Kong. Au cours de ce périple maritime, il aborde l’Inde, voit de loin la chaîne de l’Himalaya et rencontre Lord Kitchener, dont il admire la “créativité défensive” en matière de politique militaire. Lors d’un dîner, début 1909, Lord Kitchener lui déclare “que toute confrontation entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne coûterait aux deux puissances leurs positions dans l’Océan Pacifique au profit du Japon et des Etats-Unis”. Haushofer ne cessera de méditer ces paroles de Lord Kitchener. En effet, avant la première guerre mondiale, l’Allemagne a hérité de l’Espagne la domination de la Micronésie qu’elle doit défendre déjà contre les manigances américaines, alors que les Etats-Unis sont maîtres des principales îles stratégiques dans cet immense espace océanique: les Philippines, les Iles Hawaï et Guam. Dès son séjour au Japon, Haushofer devient avant tout un géopolitologue de l’espace pacifique: il admet sans réticence la translatio imperii en Micronésie, où l’Allemagne, à Versailles, doit céder ces îles au Japon; pour Haushofer, c’est logique: l’Allemagne est une “puissance extérieure à l’espace pacifique” tandis que le Japon, lui, est une puissance régionale, ce qui lui donne un droit de domination sur les îles au sud de son archipel métropolitain. Mais toute présence souveraine dans l’espace pacifique donne la maîtrise du monde: Haushofer n’est donc pas exclusivement le penseur d’une géopolitique eurasienne et continentale, ou un exposant érudit d’une géopolitique nationaliste allemande, il est aussi celui qui va élaborer, au fil des années dans les colonnes de la revue “Zeitschrift für Geopolitik”, une thalassopolitique centrée sur l’Océan Pacifique, dont les lecteurs les plus attentifs ne seront pas ses compatriotes allemands ou d’autres Européens mais les Soviétiques de l’agence “Pressgeo” d’Alexander Rados, à laquelle collaborera un certain Arthur Koestler et dont procèdera le fameux espion soviétique Richard Sorge, également lecteur très attentif de la “Zeitschrift für Geopolitik” (ZfG). Dans son journal, Haushofer rappelle les rapports qu’il a eus avec des personnalités soviétiques comme Tchitchérine et Radek-Sobelsohn. L’intermédiaire entre Haushofer et Radek était le Chevalier von Niedermayer, qui avait lancé des expéditions en Perse et en Afghanistan. Niedermayer avait rapporté un jour à Haushofer que Radek lisait son livre “Geopolitik der Pazifischen Ozeans”, qu’il voulait faire traduire. Radek, roublard, ne pouvait faire simplement traduire le travail d’un général bavarois et a eu une “meilleure” idée dans le contexte soviétique de l’époque: fabriquer un plagiat assorti de phraséologie marxiste et intitulé “Tychookeanskaja Probljema”. Toutes les thèses de Haushofer y était reprises, habillées d’oripeaux marxistes. Autre intermédiaire entre Radek et Haushofer: Mylius Dostoïevski, petit-fils de l’auteur des “Frères Karamazov”, qui apportait au géopolitologue allemand des exemplaires de la revue soviétique de politique internationale “Nowy Vostok” (= “Nouveau Monde”), des informations soviétiques sur la Chine et le Japon et des écrits du révolutionnaire indonésien Tan Malakka sur le mouvement en faveur de l’auto-détermination de l’archipel, à l’époque sous domination néerlandaise.

Le séjour en Extrême-Orient lui fait découvrir aussi l’importance de la Mandchourie pour le Japon, qui cherche à la conquérir pour se donner des terres arables sur la rive asiatique qui fait face à l’archipel nippon (l’achat de terres arables, notamment en Afrique, par des puissances comme la Chine ou la Corée du Sud est toujours un problème d’actualité...). Les guerres sino-japonaises, depuis 1895, visent le contrôle de terres d’expansion pour le peuple japonais coincé sur son archipel montagneux aux espaces agricoles insuffisants. Dans les années 30, elles viseront à contrôler la majeure partie des côtes chinoises pour protéger les routes maritimes acheminant le pétrole vers les raffineries nippones, denrée vitale pour l’industrie japonaise en plein développement.

Début d’une carrière universitaire

Le retour en Allemagne de Karl et Martha Haushofer se fait via le Transibérien, trajet qui fera comprendre à Haushofer ce qu’est la dimension continentale à l’heure du chemin de fer qui a réduit les distances entre l’Europe et l’Océan Pacifique. De Kyoto à Munich, le voyage prendra exactement un mois. Le résultat de ce voyage est un premier livre, “Dai Nihon – Grossjapan” (en français: “Le Japon et les Japonais”, avec une préface de l’ethnologue franco-suisse Georges Montandon). Le succès du livre est immédiat. Martha Haushofer contacte alors le Professeur August von Drygalski (Université de Munich) pour que son mari puisse suivre les cours de géographie et passer à terme une thèse de doctorat sur le Japon. Haushofer est, à partir de ce moment-là, à la fois officier d’artillerie et professeur à l’Université. En 1913, grâce à la formidable puissance de travail de son épouse Martha, qui le seconde avec une redoutable efficacité dans tous ses projets, sa thèse est prête. La presse spécialisée se fait l’écho de ses travaux sur l’Empire du Soleil Levant. Sa notoriété est établie. Mais les voix critiques ne manquent pas: sa fébrilité et son enthousiasme, sa tendance à accepter n’importe quelle dépêche venue du Japon sans vérification sourcilleuse du contenu, son rejet explicite des “puissances ploutocratiques” (Angleterre, Etats-Unis) lui joueront quelques tours et nuiront à sa réputation jusqu’à nos jours, où il n’est pas rare de lire encore qu’il a été un “mage” et un “géographe irrationnel”.

Le déclenchement de la première guerre mondiale met un terme (tout provisoire) à ses recherches sur le Japon. Les intérêts de Haushofer se focalisent sur la “géographie défensive” (la “Wehrgeographie”) et sur la “Wehrkunde” (la “science de la défense”). C’est aussi l’époque où Haushofer découvre l’oeuvre du géographe conservateur et germanophile suédois Rudolf Kjellen, auteur d’un ouvrage capital et pionnier en sciences politiques: “L’Etat comme forme de vie” (“Der Staat als Lebensform”). Kjellen avait forgé, dans cet ouvrage, le concept de “géopolitique”. Haushofer le reprend à son compte et devient ainsi, à partir de 1916, un géopolitologue au sens propre du terme. Il complète aussi ses connaissances par la lecture des travaux du géographe allemand Friedrich Ratzel (à qui l’on doit la discipline de l’anthropogéographie); c’est l’époque où il lit aussi les oeuvres des historiens anglais Gibbon (“Decline and Fall of the Roman Empire”) et Macaulay, exposant de la vision “Whig” (et non pas conservatrice) de l’histoire anglaise, étant issu de familles quaker et presbytérienne. Les événements de la première guerre mondiale induisent Haushofer à constater que le peuple allemand n’a pas reçu —en dépit de l’excellence de son réseau universitaire, de ses érudits du 19ème siècle et de la fécondité des oeuvres produites dans le sillage de la pensée organique allemande,— de véritable éducation géopolitique et “wehrgeographisch”, contrairement aux Britanniques, dont les collèges et universités ont été à même de communiquer aux élites le “sens de l’Empire”.

Réflexions pendant la première guerre mondiale

Ce n’est qu’à la fin du conflit que la fortune des armes passera dans le camp de l’Entente. Au début de l’année 1918, en dépit de la déclaration de guerre des Etats-Unis de Woodrow Wilson au Reich allemand, Haushofer est encore plus ou moins optimiste et esquisse brièvement ce qui, pour lui, serait une paix idéale: “La Courlande, Riga et la Lituanie devront garder des liens forts avec l’Allemagne; la Pologne devra en garder d’équivalents avec l’Autriche; ensuite, il faudrait une Bulgarie consolidée et agrandie; à l’Ouest, à mon avis, il faudrait le statu quo tout en protégeant les Flamands, mais sans compensation allemande pour la Belgique et évacuation pure et simple de nos colonies et de la Turquie. Dans un tel contexte, la paix apportera la sécurité sur notre flanc oriental et le minimum auquel nous avons droit; il ne faut absolument pas parler de l’Alsace-Lorraine”. L’intervention américaine lui fera écrire dans son journal: “Plutôt mourir européen que pourrir américain”.

Haushofer voulait dégager les “trois grands peuples de l’avenir”, soit les Allemands, les Russes et les Japonais, de l’étranglement que leur préparaient les puissances anglo-saxonnes. Les énergies de l’ “ours russe” devaient être canalisées vers le Sud, vers l’Inde,sans déborder ni à l’Ouest, dans l’espace allemand, ni à l’Est dans l’espace japonais. L’ “impérialisme du dollar” est, pour Haushofer, dès le lendemain de Versailles, le “principal ennemi extérieur”. Face à la nouvelle donne que constitue le pouvoir bolchevique à Moscou, Haushofer est mitigé: il rejette le style et les pratiques bolcheviques mais concède qu’elles ont libéré la Russie (et projettent de libérer demain tous les peuples) de “l’esclavage des banques et du capital”.

En 1919, pendant les troubles qui secouent Munich et qui conduisent à l’émergence d’une République des Conseils en Bavière, Haushofer fait partie des “Einwohnerwehrverbände” (des unités de défense constituées par les habitants de la ville), soit des milices locales destinées à maintenir l’ordre contre les émules de la troïka “conseilliste” et contre les pillards qui profitaient des désordres. Elles grouperont jusqu’à 30.000 hommes en armes dans la capitale bavaroise (et jusqu’à 360.000 hommes dans toute la Bavière). Ces unités seront définitivement dissoutes en 1922.

Les résultats du Traité de Versailles

La fin de la guerre et des troubles en Bavière ramène Haushofer à l’Université, avec une nouvelle thèse sur l’expansion géographique du Japon entre 1854 et 1919. Une chaire est mise à sa disposition en 1919/1920 où les cours suivants sont prodigués à onze étudiants: Asie orientale, Inde, Géographie comparée de l’Allemagne et du Japon, “Wehrgeographie”, Géopolitique, Frontières, Anthropogéographie, Allemands de l’étranger, Urbanisme, Politique Internationale, Les rapports entre géographie, géopolitique et sciences militaires. L’objectif de ces efforts était bien entendu de former une nouvelle élite politique et diplomatique en mesure de provoquer une révision des clauses du Traité de Versailles. Pour Wilson, le principe qui aurait dû régir la future Europe après les hostilités était celui des “nationalités”. Aucune frontière des Etats issus notamment de la dissolution de l’Empire austro-hongrois ne correspondait à ce principe rêvé par le président des Etats-Unis. Dans chacun de ces Etats, constataient Haushofer et les autres exposants de la géopolitique allemande, vivaient des minorités diverses mais aussi des minorités germaniques (dix millions de personnes en tout!), auxquelles on refusait tout contact avec l’Allemagne, comme on refusait aux Autrichiens enclavés, privés de l’industrie tchèque, de la viande et de l’agriculture hongroises et croates et de toute fenêtre maritime de se joindre à la République de Weimar, ce qui était surtout le voeu des socialistes à l’époque (ils furent les premiers, notamment sous l’impulsion de leur leader Viktor Adler, à demander l’Anschluss). L’Allemagne avait perdu son glacis alsacien-lorrain et sa province riche en blé de Posnanie, de façon à rendre la Pologne plus ou moins autarcique sur le plan alimentaire, car elle ne possédait pas de bonnes terres céréalières. La Rhénanie était démilitarisée et aucune frontière du Reich était encore “membrée” pour reprendre, avec Haushofer, la terminologie forgée au 17ème siècle par Richelieu et Vauban. Dans de telles conditions, l’Allemagne ne pouvait plus être “un sujet de l’histoire”.

Redevenir un “sujet de l’histoire”

Pour redevenir un “sujet de l’histoire”, l’Allemagne se devait de reconquérir les sympathies perdues au cours de la première guerre mondiale. Haushofer parvient à exporter son concept, au départ kjellénien, de “géopolitique”, non seulement en Italie et en Espagne, où des instituts de géopolitique voient le jour (pour l’Italie, Haushofer cite les noms suivants dans son journal: Ricciardi, Gentile, Tucci, Gabetti, Roletto et Massi) mais aussi en Chine, au Japon et en Inde. La géopolitique, de facture kjellénienne et haushoférienne, se répand également par dissémination et traduction dans une quantité de revues dans le monde entier. La deuxième initiative qui sera prise, dès 1925, sera la création d’une “Deutsche Akademie”, qui avait pour but premier de s’adresser aux élites germanophones d’Europe (Autriche, Suisse, minorités allemandes, Flandre, Scandinavie, selon le journal tenu par Haushofer). Cette Académie devait compter 100 membres. L’idée vient au départ du légat de Bavière à Paris, le Baron von Ritter qui, en 1923 déjà, préconisait la création d’une institution allemande semblable à l’Institut de France ou même à l’Académie française, afin d’entretenir de bons et fructueux contacts avec l’étranger dans une perspective d’apaisement constructif. Bien que mise sur pied et financée par des organismes privés, la “Deutsche Akademie” ne connaîtra pas le succès que méritait son programme séduisant. Les “Goethe-Institute”, qui représentent l’Allemagne sur le plan culturel aujourd’hui, en sont les héritiers indirects, depuis leur fondation en 1932.

L’objectif des instituts de géopolitique, de la Deutsche Akademie et des “Goethe-Institute” est donc de générer au sein du peuple allemand une sorte d’ “auto-éducation” permanente aux faits géographiques et aux problèmes de la politique internationale. Cette “auto-éducation” ou “Selbsterziehung” repose sur un impératif d’ouverture au monde, exactement comme Karl et Martha Haushofer s’étaient ouverts aux réalités indiennes, asiatiques, pacifiques et sibériennes entre 1908 et 1910, lors de leur mission militaire au Japon. Haushofer explique cette démarche dans un mémorandum rédigé dans sa villa d’Hartschimmelhof en août 1945. La première guerre mondiale, y écrit-il, a éclaté parce que les 70 nations, qui y ont été impliquées, ne possédaient pas les outils intellectuels pour comprendre les actions et les manoeuvres des autres; ensuite, les idéologies dominantes avant 1914 ne percevaient pas la “sacralité de la Terre” (“das Sakrale der Erde”). Des connaissances géographiques et historiques factuelles, couplées à cette intuition tellurique —quasi romantique et mystique à la double façon du “penseur et peintre tellurique” Carl Gustav Carus, au 19ème siècle, et de son héritier Ludwig Klages qui préconise l’attention aux mystères de la Terre dans son discours aux mouvements de jeunesse lors de leur rassemblement de 1913— auraient pu contribuer à une entente générale entre les peuples: l’intuition des ressources de Gaia, renforcée par une “tekhnê” politique adéquate, aurait généré une sagesse générale, partagée par tous les peuples de la Terre. La géopolitique, dans l’optique de Haushofer, quelques semaines après la capitulation de l’Allemagne, aurait pu constituer le moyen d’éviter toute saignée supplémentaire et toute conflagration inutile (cf. Jacobsen, tome I, pp. 258-259).

Une géopolitique révolutionnaire dans les années 20

En dépit de ce mémorandum d’août 1945, qui regrette anticipativement la disparition de toute géopolitique allemande, telle que Haushofer et son équipe l’avaient envisagée, et souligne la dimension “pacifiste”, non au sens usuel du terme mais selon l’adage latin “Si vis pacem, para bellum” et selon l’injonction traditionnelle qui veut que c’est un devoir sacré (“fas”) d’apprendre de l’ennemi, Haushofer a été aussi et surtout —c’est ce que l’on retient de lui aujourd’hui— l’élève rebelle de Sir Halford John Mackinder, l’élève qui inverse les intentions du maître en retenant bien la teneur de ses leçons; pour Mackinder, à partir de son célèbre discours de 1904 au lendemain de l’inauguration du dernier tronçon du Transibérien, la dynamique de l’histoire reposait sur l’opposition atavique et récurrente entre puissances continentales et puissances maritimes (ou thalassocraties). Les puissances littorales du grand continent eurasiatique et africain sont tantôt les alliées des unes tantôt celles des autres. Dans les années 20, où sa géopolitique prend forme et influence les milieux révolutionnaires (dont les cercles que fréquentaient Ernst et Friedrich-Georg Jünger ainsi que la figure originale que fut Friedrich Hielscher, sans oublier les communistes gravitant autour de Radek et de Rados), Haushofer énumère les puissances continentales actives, énonciatrices d’une diplomatie originale et indépendante face au monde occidental anglo-saxon ou français: l’Union Soviétique, la Turquie (après les accords signés entre Mustafa Kemal Atatürk et le nouveau pouvoir soviétique à Moscou), la Perse (après la prise du pouvoir par Reza Khan), l’Afghanistan, le sous-continent indien (dès qu’il deviendra indépendant, ce que l’on croit imminent à l’époque en Allemagne) et la Chine. Il n’y incluait ni l’Allemagne (neutralisée et sortie du club des “sujets de l’histoire”) ni le Japon, puissance thalassocratique qui venait de vaincre la flotte russe à Tsoushima et qui détenait le droit, depuis les accords de Washington de 1922 d’entretenir la troisième flotte du monde (le double de celle de la France!) dans les eaux du Pacifique. Pour “contenir” les puissances de la Terre, constate Haushofer en bon lecteur de Mackinder, les puissances maritimes anglo-saxonnes ont créé un “anneau” de bases et de points d’appui comme Gibraltar, Malte, Chypre, Suez, les bases britanniques du Golfe Persique, l’Inde, Singapour, Hong Kong ainsi que la Nouvelle-Zélande et l’Australie, un cordon d’îles et d’îlots plus isolés (Tokelau, Suvarov, Cook, Pitcairn, Henderson, ...) qui s’étendent jusqu’aux littoraux du cône sud de l’Amérique du Sud. L’Indochine française, l’Insulinde néerlandaise et les quelques points d’appui et comptoirs portugais sont inclus, bon gré mal gré, dans ce dispositif en “anneau”, commandé depuis Londres.

Les Philippines, occupées depuis la guerre hispano-américaine puis philippino-américaine de 1898 à 1911 par les Etats-Unis, en sont le prolongement septentrional. Le Japon refuse de faire partie de ce dispositif qui permet pourtant de contrôler les routes du pétrole acheminé vers l’archipel nippon. L’Empire du Soleil Levant cherche à être une double puissance: 1) continentale avec la Mandchourie et, plus tard, avec ses conquêtes en Chine et avec la satellisation tacite de la Mongolie intérieure, et 2) maritime en contrôlant Formose, la presqu’île coréenne et la Micronésie, anciennement espagnole puis allemande. L’histoire japonaise, après Tsoushima, est marquée par la volonté d’assurer cette double hégémonie continentale et maritime, l’armée de terre et la marine se disputant budgets et priorités.

Un bloc continental défensif

Haushofer souhaite, à cette époque, que le “bloc continental”, soviéto-turco-perso-afghano-chinois, dont il souhaite l’unité stratégique, fasse continuellement pression sur l’ “anneau” de manière à le faire sauter. Cette unité stratégique est une “alliance pression/défense”, un “Druck-Abwehr-Verband”, soit une alliance de facto qui se défend (“Abwehr”) contre la pression (“Druck”) qu’exercent les bases et points d’appui des thalassocraties, contre toutes les tentatives de déploiement des puissances continentales. Haushofer dénonce, dans cette optique, le colonialisme et le racisme, qui en découle, car ces “ismes” bloquent la voie des peuples vers l’émancipation et l’auto-détermination. Dans l’ouvrage collectif “Welt in Gärung” (= “Le monde en effervescence”), Haushofer parle des “gardiens rigides du statu quo” (“starre Hüter des gewesenen Standes”) qui sont les obstacles (“Hemmungen”) à toute paix véritable; ils provoquent des révolutions bouleversantes et des effondrements déstabilisants, des “Umstürze”, au lieu de favoriser des changements radicaux et féconds, des “Umbrüche”. Cette idée le rapproche de Carl Schmitt, quand ce dernier critique avec acuité et véhémence les traités imposés par Washington dans le monde entier, dans le sillage de l’idéologie wilsonienne, et les nouvelles dispositions, en apparence apaisantes et pacifistes, imposées à Versailles puis à Genève dans le cadre de la SdN. Carl Schmitt critiquait, entre autres, et très sévèrement, les démarches américaines visant la destruction définitive du droit des gens classique, le “ius publicum europaeum” (qui disparait entre 1890 et 1918), en visant à ôter aux Etats le droit de faire la guerre (limitée), selon les théories juridiques de Frank B. Kellogg dès la fin des années 20. Il y a tout un travail à faire sur le parallèlisme entre Carl Schmitt et les écoles géopolitiques de son temps.

En dépit du grand capital de sympathie dont bénéficiait le Japon chez Haushofer depuis son séjour à Kyoto, sa géopolitique, dans les années 20, est nettement favorable à la Chine, dont le sort, dit-il, est similaire à celui de l’Allemagne. Elle a dû céder des territoires à ses voisins et sa façade maritime est neutralisée par la pression permanente qui s’exerce depuis toutes les composantes de l’ “anneau”, constitués par les points d’appui étrangers (surtout l’américain aux Philippines). Haushofer, dans ses réflexions sur le destin de la Chine, constate l’hétérogénéité physique de l’ancien espace impérial chinois: le désert de Gobi sépare la vaste zone de peuplement “han” des zones habitées par les peuples turcophones, à l’époque sous influence soviétique. Les montagnes du Tibet sont sous influence britannique depuis les Indes et cette influence constitue l’avancée la plus profonde de l’impérialisme thalassocratique vers l’intérieur des terres eurasiennes, permettant de surcroît de contrôler le “chateau d’eau” tibétain où les principaux fleuves d’Asie prennent leur source (à l’Ouest, l’Indus et le Gange; à l’Est, le Brahmapoutre/Tsangpo, le Salouen, l’Irawadi et le Mékong). La Mandchourie, disputée entre la Russie et le Japon, est toutefois majoritairement peuplée de Chinois et reviendra donc tôt ou tard chinoise.

Sympathie pour la Chine mais soutien au Japon

Haushofer, en dépit de ses sympathies pour la Chine, soutiendra le Japon dès le début de la guerre sino-japonaise (qui débute avec l’incident de Moukden en septembre 1931). Cette option nouvelle vient sans doute du fait que la Chine avait voté plusieurs motions contre l’Allemagne à la SdN, que tous constataient que la Chine était incapable de sortir par ses propres forces de ses misères. Le Japon apparaissait dès lors comme une puissance impériale plus fiable, capable d’apporter un nouvel ordre dans la région, instable depuis les guerres de l’opium et la révolte de Tai-Peh. Haushofer avait suivi la “croissance organique” du Japon mais celui-ci ne cadrait pas avec ses théories, vu sa nature hybride, à la fois continentale depuis sa conquête de la Mandchourie et thalassocratique vu sa supériorité navale dans la région. Très branché sur l’idée mackindérienne d’ “anneau maritime”, Haushofer estime que le Japon demeure une donnée floue sur l’échiquier international. Il a cherché des explications d’ordre “racial”, en faisant appel à des critères “anthropogéographiques” (Ratzel) pour tenter d’expliquer l’imprécision du statut géopolitique et géostratégique du Japon: pour lui, le peuple japonais est originaire, au départ, des îles du Pacifique (des Philippines notamment et sans doute, antérieurement, de l’Insulinde et de la Malaisie) et se sent plus à l’aise dans les îles chaudes et humides que sur le sol sec de la Mandchourie continentale, en dépit de la nécessité pour les Japonais d’avoir à disposition cette zone continentale afin de “respirer”, d’acquérir sur le long terme, ce que Haushofer appelle un “Atemraum”, un espace de respiration pour son trop-plein démographique.

L’Asie orientale est travaillée, ajoute-t-il, par la dynamique de deux “Pan-Ideen”, l’idée panasiatique et l’idée panpacifique. L’idée panasiatique concerne tous les peuples d’Asie, de la Perse au Japon: elle vise l’unité stratégique de tous les Etats asiatiques solidement constitués contre la mainmise occidentale. L’idée panpacifique vise, pour sa part, l’unité de tous les Etats riverains de l’Océan Pacifique (Chine, Japon, Indonésie, Indochine, Philippines, d’une part; Etats-Unis, Mexique, Pérou et Chili, d’autre part). On retrouve la trace de cette idée dans les rapports récents ou actuels entre Etats asiatiques (surtout le Japon) et Etats latino-américains (relations commerciales entre le Mexique et le Japon, Fujimori à la présidence péruvienne, les théories géopolitiques et thalassopolitiques panpacifiques du général chilien Pinochet, etc.). Pour Haushofer, la présence de ces deux idées-forces génère un espace fragilisé (riche en turbulences potentielles, celles qui sont à l’oeuvre actuellement) sur la plage d’intersection où ces idées se télescopent. Soit entre la Chine littorale et les possessions japonaises en face de ces côtes chinoises. Tôt ou tard, pense Haushofer, les Etats-Unis utiliseront l’idée panpacifique pour contenir toute avancée soviétique en direction de la zone océanique du Pacifique ou pour contenir une Chine qui aurait adopté une politique continentaliste et panasiatique. Haushofer manifeste donc sa sympathie à l’égard du panasiatisme. Pour lui, le panasiatisme est “révolutionnaire”, apportera un réel changement de donne, radical et définitif, tandis que le panpacifisme est “évolutionnaire”, et n’apportera que des changements mineurs toujours susceptibles d’être révisés. Le Japon, en maîtrisant le littoral chinois et une bonne frange territoriale de l’arrière-pays puis en s’opposant à toute ingérence occidentale dans la région, opte pour une démarche panasiatique, ce qui explique que Haushofer le soutient dans ses actions en Mandchourie. Puis en fera un élément constitutif de l’alliance qu’il préconisera entre la Mitteleuropa, l’Eurasie (soviétique) et le Japon/Mandchourie orientant ses énergies vers le Sud.

Toutes ces réflexions indiquent que Haushofer fut principalement un géopolitologue spécialisé dans le monde asiatique et pacifique. La lecture de ses travaux sur ces espaces continentaux et maritimes demeure toujours aujourd’hui du plus haut intérêt, vu les frictions actuelles dans la région et l’ingérence américaine qui parie, somme toute, sur une forme actualisée du panpacifisme pour maintenir son hégémonie et contenir une Chine devenue pleinement panasiatique dans la mesure où elle fait partie du “Groupe de Shanghai” (OCS), tout en orientant vers le sud ses ambitions maritimes, heurtant un Vietnam qui s’aligne désormais sur les Etats-Unis, en dépit de la guerre atroce qui y a fait rage il y a quelques décennies. On n’oubliera pas toutefois que Kissinger, en 1970-72, avait parié sur une Chine maoïste continentale (sans grandes ambitions maritimes) pour contenir l’URSS. La Chine a alors eu une dimension “panpacifiste” plutôt que “panasiatique” (comme l’a souligné à sa manière le général et géopolitologue italien Guido Giannettini). Les stratégies demeurent et peuvent s’utiliser de multiples manières, au gré des circonstances et des alliances ponctuelles.

Réflexions sur l’Inde

Reste à méditer, dans le cadre très restreint de cet article, les réflexions de Haushofer sur l’Inde. Si l’Inde devient indépendante, elle cessera automatiquement d’être un élément essentiel de l’ “anneau” pour devenir une pièce maîtresse du dispositif continentaliste/panasiatique. Le sous-continent indien est donc marqué par une certaine ambivalence: il est soit la clef de voûte de la puissance maritime britannique, reposant sur la maîtrise totale de l’Océan Indien; soit l’avant-garde des puissances continentales sur le “rimland” méridional de l’Eurasie et dans la “Mer du Milieu” qu’est précisément l’Océan Indien. Cette ambivalence se retrouve aujourd’hui au premier plan de l’actualité: l’Inde est certes partie prenante dans le défi lancé par le “Groupe de Shanghai” et à l’ONU (où elle ne vote pas en faveur des interventions réclamées par l’hegemon américain) mais elle est sollicitée par ce même hegemon pour participer au “containment” de la Chine, au nom de son vieux conflit avec Beijing pour les hauteurs himalayennes de l’Aksai Chin en marge du Cachemire/Jammu et pour la question des barrages sur le Brahmapoutre et de la maîtrise du Sikkim. Haushofer constatait déjà, bien avant la partition de l’Inde en 1947, suite au départ des Britanniques, que l’opposition séculaire entre Musulmans et Hindous freinera l’accession de l’Inde à l’indépendance et/ou minera son unité territoriale ou sa cohérence sociale. Ensuite, l’Inde comme l’Allemagne (ou l’Europe) de la “Kleinstaaterei”, a été et est encore un espace politiquement morcelé. Le mouvement indépendantiste et unitaire indien est, souligne-t-il, un modèle pour l’Allemagne et l’Europe, dans la mesure, justement, où il veut sauter au-dessus des différences fragmentantes pour redevenir un bloc capable d’être pleinement “sujet de l’histoire”.

Voici donc quelques-unes des idées essentielles véhiculées par la “Zeitschrift für Geopolitik” de Haushofer. Il y a en a eu une quantité d’autres, parfois fluctuantes et contradictoires,  qu’il faudra réexhumer, analyser et commenter en les resituant dans leur contexte. La tâche sera lourde, longue mais passionnante. La géopolitique allemande de Haushofer est plus intéressante à analyser dans les années 20, où elle prend tout son essor, avant l’avènement du national-socialisme, tout comme la mouvance nationale-révolutionnaire, plus ou moins russophile, qui cesse ses activités à partir de 1933 ou les poursuit vaille que vaille dans la clandestinité ou l’exil. Reste aussi à examiner les rapports entre Haushofer et Rudolf Hess, qui ne cesse de tourmenter les esprits. Albrecht Haushofer, secrétaire de la “Deutsche Akademie” et fidèle disciple de ses parents, résume en quelques points les erreurs stratégiques de l’Allemagne dont:
a)    la surestimation de la force de frappe japonaise pour faire fléchir en Asie la résistance des thalassocraties;
b)    la surestimation des phénomènes de crise en France avant les hostilités;
c)    la sous-estimation de la durée temporelle avec laquelle on peut éliminer militairement un problème;
d)    la surestimation des réserves militaires allemandes;
e)    la méconnaissance de la psychologie anglaise, tant celle des masses que celle des dirigeants;
f)    le désintérêt pour l’Amérique.
Albrecht Haushofer, on le sait, sera exécuté d’une balle dans la nuque par la Gestapo à la prison de Berlin-Moabit en 1945. Ses parents, arrêtés par les Américains, questionnés, seront retrouvés pendus à un arbre au fond du jardin de leur villa d’Hartschimmelhof, le 10 mars 1946. Karl Haushofer était malade, déprimé et âgé de 75 ans.

L’Allemagne officielle ne s’est donc jamais inspirée de Haushofer ni sous la République de Weimar ni sous le régime national-socialiste ni sous la Bundesrepublik. Néanmoins bon nombre de collaborateurs de Haushofer ont poursuivi leurs travaux géopolitiques après 1945. Leurs itinéraires, et les fluctuations de ceux-ci devrait pouvoir constituer un objet d’étude. De 1951 à 1956, la ZfG reparaît, exactement sous la même forme qu’au temps de Haushofer. Elle change ensuite de titre pour devenir la “Zeitschrift für deutsches Auslandswissen” (= “Revue allemande pour la connaissance de l’étranger”), publiée sous les auspices d’un “Institut für Geosoziologie und Politik”. Elle paraît sous la houlette d’un disciple de Haushofer, le Dr. Hugo Hassinger. En 1960, le géographe Adolf Grabowsky, qui a également fait ses premières armes aux côtés de Haushofer, publie, en n’escamotant pas le terme “géopolitique”, un ouvrage remarqué, “Raum, Staat und Geschichte – Grundlegung der Geopolitik” (= “Espace, Etat et histoire – Fondation de la géopolitique”). Il préfèrera parler ultérieurement de “Raumkraft” (de “force de l’espace”). Les ouvrages qui ont voulu faire redémarrer une géopolitique allemande dans le nouveau contexte européen sont sans contexte ceux 1) du Baron Heinrich Jordis von Lohausen, dont le livre “Denken in Kontinenten” restera malheureusement confiné aux cercles conservateurs, nationaux et nationaux-conservateurs, “politiquement correct” oblige, bien que Lohausen ne développait aucun discours incendiaire ou provocateur, et 2) du politologue Heinz Brill, “Geopolitik heute”, où l’auteur, professeur à l’Académie militaire de la Bundeswehr, ose, pour la première fois, au départ d’une position officielle au sein de l’Etat allemand, énoncer un programme géopolitique, inspiré des traditions léguées par les héritiers de Haushofer, surtout ceux qui, comme Fochler-Hauke ou Pahl, ont poursuivi une quête d’ordre géopolitique après la mort tragique de leur professeur et de son épouse. A tous d’oeuvrer, désormais, pour exploiter tous les aspects de ces travaux, s’étendant sur près d’un siècle.

Robert Steuckers,
Forest-Flotzenberg, juin 2012.

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