jeudi 31 janvier 2013

La voie celtique

La voie celtique


Analyse : Ian BRADLEY, Der Keltische Weg, Knecht, Frankfurt am Main, 1996, DM 48, ISBN 3-7820-0732-8.


L’engouement pour les matières celtiques est significatif en Allemagne aujourd’hui, dans la mesure où il est relativement récent, une trentaine d’années tout au plus, si l’on fait abstraction des travaux de philologues pointus ou d’une figure comme von Thevenar, l’ami d’Olier Mordrel et le spécialiste du nationalisme breton. Dans l’historiographie allemande d’il y a quelques décennies, l’accent avait été mis essentiellement sur l’héritage germanique, opposé à l’apport romain par protestantisme anti-catholique (Los von Rom) ou par nationalisme nordicisant. La part celtique de l’héritage allemand, pourtant bien présente dans les provinces du sud du pays, a été la parente pauvre pour les littérateurs faisant la mode et les idéologues. Elle n’a pas été mobilisée pour enchanter les esprits et pour faire rêver les cœurs ardents, elle n’a suscité ni engouement juvénile ni dynamique féconde. On a généralement jugé que la dynamique celtique s’était épuisée sur le territoire du Reich, depuis la conquête romaine. A l’époque nationale-socialiste, les références germaniques dominaient le discours, mais elles étaient flanquées d’un culte pour l’esthétique romaine et néo-classique, héritage des traités d’architecture de Vitruve. H. F. K. Günther, raciologue très prisé en dépit de ses réticences à l’égard du régime, rejetait celtisme et druidisme sous prétexte qu’ils étaient les expressions du substrat ethnique pré-indo-européen et matriarcal, débouchant sur la licence sexuelle et sur l’intempérance féminine, ce qui détournait l’homme-citoyen, le civis, de ses deux vertus cardinales d’homo politicus, la magnanimitas et la temperentia.


Pourtant, plus tard, une analyse méticuleuse du folklore très vivant, des carnavals et des rites agrestes printaniers dans les régions du sud de l’Allemagne —Baden-Wurtemberg, Bavière et Suisse alémanique—  indique des origines pré-romaines et pré-germaniques, donc issues des cultures de Hallstatt et de La Tène à dominante celtique. Le celtisme actuel n’est donc plus l’indice d’une francophilie déguisée, parfois soutenue par certains services spéciaux de la République, mais un recours aux racines locales, tout comme les germanisants de Westphalie, de Basse-Saxe ou du Slesvig-Holstein recourent à leurs propres racines locales ou comme les romanisants se rappellent le passé de Trèves, la Rome du Nord.


Enfin, nous le verrons, le panthéisme et l’immanence non désacralisée, propres de la spiritualité celtique, se marient assez aisément avec un écologisme bien compris, à l’heure où les idéologies vertes ont un impact profond sur l’opinion publique allemande.


La parution en version allemande du livre de Ian Bradley, celtisant écossais, professeur à Aberdeen, intéresse le public germanophone à plus d’un titre. Notamment parce qu’il rappelle clairement l’enjeu du pélagisme, c’est-à-dire des doctrines de Pélage, plus libertaires et plus naturelles que celles, officielles, de l’Eglise de Rome, tirées du pessimisme aigre et hostile au monde de Paul de Tarse et d’Augustin. Pelagius (Pélage), ennemi juré d’Augustin, décrété hérétique et adversaire “sournois” de la “Sainte Eglise”, est né en (Grande)-Bretagne ou en Irlande vers 350, a passé une grande partie de sa vie à Rome et est mort en Egypte en 418. La pensée de Pélage est centrée sur la “libre volonté” de l’homme. Ce dernier n’est pas a priori déterminé ou prédestiné par un Dieu sans cœur et sans oreilles à être ceci, rien que ceci, et jamais cela, mais doit se forger une éthique ascétique et rigoureuse, échapper au vice et au laxisme moral, et, en même temps, s’ouvrir, émerveillé, aux merveilles du monde et de la création par un exercice quotidien de sa volonté. La libre volonté de l’homme lui per-met d’utiliser à sa guise le capital de grâce que Dieu lui a donné à la naissance.


Pelage rejette aussi l’idée d’un péché originel qui marque l’homme, fait de lui une créature vile, incapable de se dégager du mal et du stupre. Pelage, face à la doctrine augustinienne du péché originel, de la tache indélébile qui souille l’âme humaine, développe une vision perfectionniste : l’homme reçoit d’un Dieu généreux et non pas jaloux et hargneux, les moyens de sortir de sa condition. A lui de les utiliser, de faire l’effort nécessaire pour atteindre des niveaux supérieurs de perfection. Dieu est toujours libérateur, jamais juge, distributeur de punitions et de sanctions humiliantes. La “voie celtique” de Bradley est donc une voie perfectionniste et libératrice (mais anagogique et non catagogique), très éloignée de la marotte du péché originel et de l'idée d’un tribunal céleste ou d’un “Jugement Dernier”, caractéristique des doctrines officielles de l’Eglise.


L’héritier philosophique de Pélage, resté ancré dans cette “voie celtique”, fut Scot Erigène (né au début du IXe siècle). Ce philosophe irlando-écossais a sur-tout réfuté le dualisme des doctrines officielles de l’Eglise. Pour lui, Dieu n’est pas fondamentalement séparé de ses créatures. Il nie la césure absolue instaurée par Paul de Tarse et Augustin entre le divin et le mondain (mundanus, c’est-à-dire “immanent”). Ses ouvrages, Periphyseon et De Divisione Naturae, renouent avec la vision qu’avaient les Grecs de la physis. Le monde immanent et matériel est fondamentalement bon, professait Scot Erigène, ce qui lui valu d’être accusé de “panthéisme”. Dieu, pour Scot Erigène, est actif dans la création. “Créer” et “Etre” sont une seule et même chose, une dynamique constante, positive, féconde et merveilleuse. Il y a dans la nature un mouvement cyclique perpétuel, forçant l’esprit à revenir constamment à son point de départ, après avoir pérégriné vers, entre et dans diverses formes qui enrichissent et embellissent le monde (pérégrinations et cycles qui nous rappellent le Samsara bouddhique).


En cette fin de XXe siècle, écrit Bradley, la vague écologique, le retour à des pensées de type systémique, les démarches organiques devaient nécessairement conduire à une redécouverte des philosophes celtiques de la fin de l’antiquité et du début du moyen âge, afin d’explorer des sources occidentales, écrites en grec ou en latin, et de ne pas en rester à un orientalisme parfois caricatural et mal compris. Le rejet de toute malédiction prononcée à l’endroit des choses naturelles, le rejet du péché originel, débouchent sur une pensée rétive aux séparations et aux césures et forcément favorable aux rapprochements, aux réconciliations et aux synergies. Bradley cite deux auteurs celto-britanniques récents qui ont étudié le passé philosophique irlando-écossais et “hérétique” : H. J. Massingham et Noel O’Donoghue. Dans The Tree of Life, Massingham écrit : «Si l’Eglise britannique [= irlando-écossaise] avait survécu, sans nul doute la rupture profonde entre christianisme et nature, qui s’est accrue sans cesse au fil des siècles, aurait disparu et n’aurait pas rompu les liens qui unissaient jadis l’homme occidental à l’univers». Quant à O’Donoghue, dans son étude Patrick of Ireland, il écrit : «Le pessimisme et l’anti-humanisme du vieil Augustin ont glacé et assombri la chrétienté occidentale. Seule la chrétienté celtique a échappé à ces ombres sinistres. Dans le cadre de cette tradition, des hommes et des femmes se sont ouvert à Dieu et à la nature humaine, créant un climat de confiance absolue entre ces deux dimensions».


Bradley voit dans cet héritage philosophique une évidente continuité avec l’immémoriale paganité celtique, antérieure à la romanisation et la christianisation des Iles Britanniques. La présence et l’immanence du divin, la sacralité de la Terre étaient déjà des traits caractéristiques de ce paganisme de la frange extrême-occidentale et atlantique de notre Continent. Ensuite, cette vision celtique du monde donne une place prépondérante à l’imagination, à la libre imagination des hommes, corollaire évident de leur libre volonté, de leur liberté de façonner et d’appréhender le monde selon un mode qui leur est à chacun particulier, unique, inaliénable. Le pessimisme aigre de Paul et d’Augustin a conduit la civilisation occidentale à un manichéisme sec, où tout est tout noir ou tout blanc. Le monde celtique, avec sa libre volonté et sa forte propension à l’imagination, est un monde de couleurs. Bradley écrit : «Notre monde est divisé et éclaté en catégories, tandis que le leur était holique ; tout était en relation avec tout, tout coopérait avec tout. Nous avons perdu la disposition d’esprit que symbolise le principal motif des Celtes, le nœud, ou, pour paraphraser Alexander Carmichael : “C’est la religiosité, païenne ou chrétienne ou combinaison des deux, qui exalte la compénétration de tout dans tout, qui accepte l’entremêlement de toutes les œuvres de la création sans exclusion, qui s’émerveille devant les imbrications, comme devant les couleurs scintillantes de l’arc-en-ciel”».


La triade de cette religiosité celtique est, d’après Bradley : Présence (=> imma-nence), Poésie (=> imagination), Pérégrination (=> odyssée dans le monde, regard itinérant et émerveillé face aux innombrables facettes de la création). L’héritage de Pélage nous force à redécouvrir, réinventer et réutiliser des concepts fluides et ondoyants. Pour remplacer les concepts-corsets d’une tradition sèche, sans relief, sans couleurs. Heidegger nous avait demandé de “re-fluidifier” les concepts. Heidegger a été clair : cette refluidification des concepts implique un retour aux racines grecques et pré-socratiques (Bradley dira : au pélagisme et à la celtitude, et nous restons ainsi dans le domaine indo-européen ; dans la Perse islamisée, pour échapper aux corsets d’un avicennisme desséché, Sohrawardi avait appelé à un retour à la sagesse avestique). Derrida, en récla-mant la déconstruction des concepts-corsets et le recours aux filons mystiques des pensées européenne, juive et arabe, a été ambigu. Chez lui et chez les terribles simplificateurs de son œuvre, déconstruction rime hélas trop souvent avec hyper-relativisme, dissolution et déliquescence, ce qui permet aux intellectuels catholiques de les accuser d’anarchisme et de nihilisme. Pour nous, les choses sont claires : toute refluidification et toute déconstruction impliquent un retour et un recours à des racines, grecques, celtiques ou autres, païennes et mythologiques à coup sûr. Je ne crois pas que Derrida et ses disciples parisiens aient en-vie de nous suivre sur ce chemin, dans ce retour au mythe. Tant pis s’ils s’enfoncent ainsi dans une impasse, ce n’est pas notre problème. Quant à l’imagination, pour laquelle plaide Bradley, on sait ce qu’en ont fait les soixante-huitards, qui promettaient de l’incarner hier dans l’effervescence de la contesta-tion et qui la tuent sans pitié aujourd’hui en tenant les rênes du pouvoir politique et médiatique… Dans les cortèges dirigés en 68 par Cohn-Bendit, personne ne songeait aux racines grecques ou celtiques. L’imagination n’était qu’un mot, qu’un slogan, non une poésie héritée et vécue. Une fois assis dans les fauteuils de leurs ministères, ces pétitionnaires ont continué l’œuvre des Paul et des Augustin. Instaurant la plus subtile des tyrannies qu’ait connue l’histoire. Sans racines, point de salut.


(article paru sous le pseudonyme de "Detlev BAUMANN" dans la revue "Antaios").

lundi 28 janvier 2013

Eberhard Koebel

Eberhard Koebel 

Eberhard Koebel, dit « Tusk », créateur d’un mouvement de jeunesse radicalement antibourgeois

Parmi les mouvements de jeunesse, il y en a un qui s’est tout particulièrement signalé par son radicalisme antibourgeois : la dj.1.11 ou la Deutsche Jungenschaft 1.11 (1er novembre, date de sa fondation). Le radicalisme de ce mouvement est dû essentiellement à la personnalité de son chef et fondateur : Eberhard KOEBEL, surnommé « Tusk ». Né en 1907 à Stuttgart, fils d’un haut fonctionnaire, Eberhard KOEBEL a adhéré très jeune au Wandervogel. Plus tard il est passé à la Freischar, dont il deviendra Gauführer pour le Würtemberg en 1928. Cet homme de taille menue, nerveux et énergique, ne fut pas un théoricien. Ce fut surtout un artiste qui révolutionna le « style » des mouvements de jeunesse, en donnant un visage moderne à ses revues, en conférant à celles-ci un graphisme osé, épuré, moderne.

Sa célébrité dans le mouvement et dans toute l’Allemagne, « Tusk » la doit à ses innovations. Et celles-ci n’étaient pas seulement d’ordre graphique. Inlassable voyageur, KOEBEL avait campé et vécu avec les éleveurs de rênes en Laponie, sillonné le Nord de la Russie d’Europe, débarqué en Nouvelle-Zemble. De ces voyages inédits et franchement originaux, « Tusk » rapporte, outre son surnom (« L’Allemand » en scandinave), la Kohte (la tente des Lapons), la Balalaïka et le Banjo. Cette tente noire et ces instruments de musique seront adoptés avec enthousiasme par les jeunes. « Vivant avec intensité », KOEBEL parcourt son pays à moto (autre trait de modernisme) pour recruter de nouveaux membres. Les Wurtembergeois de Tusk font progressivement scission au sein de la Freischar et, le 1er novembre 1929, se rassemblent derrière la bannière de la dj.1.11. Tusk possède désormais son propre mouvement auquel il donnera un style original et une éthique nouvelle. Ce style et cette éthique marqueront le camp qu’il organisera en 1931 (Sühnelager).

Un style nouveau naît : froid et hiératique dans ses aspects extérieurs, incandescent et fou dans sa dimension intérieure. Tusk élimine le romantisme passéiste de l’ancien Wandervogel, qui idéalisait trop le Moyen Âge, au risque de dégénérer en mièvreries, en kitsch à la Hollywood. En cela, KOEBEL est bien le contemporain des futuristes italiens et soviétiques et d’Ernst JÜNGER, prophète annonciateur de l’avènement de l’ère « métallique ». Parallèlement à ce culte de l’« homo metallicus », les groupes animés par Tusk idéalisent la figure du Samouraï, anticipant ainsi la vogue occidentale pour MISHIMA. KOEBEL/Tusk, Allemand de Weimar, incarne aussi les contradictions de son temps : il agit politiquement à la croisée des chemins. Jusqu’en 1932, son action n’est guère politisée. Mais, dès cette année fatidique, où la crise atteignait son apogée, KOEBEL se jettera dans l’aventure politique. Ses positions, jusque là, avaient été finalement assez conventionnelles ; il était un nationaliste allemand non extrémiste, qui contestait surtout l’annexion de la Posnanie et du Corridor à la Pologne. L’idéal du soldat, chez KOEBEL/Tusk, n’est pas au service d’une cause nationale bien précise. Comme chez JÜNGER et DRIEU. Il est davantage religieux et éthique.

Le nationalisme de Tusk n’est pas hostile à la Russie. Cet immense pays, pour lui comme pour NIEKISCH n’a pas été perverti par les Lumières (BERDIAEV ne l’aurait pas démenti), qui ont fait vieillir les peuples d’Occident. Le romantisme russophile triomphe dans les rangs de la dj.1.11. Pêle-mêle, sans a priori idéologique, les garçons de ce mouvement chantent la geste de Staline et des armées rouges et les prouesses des soldats blancs de Koltchak. Ils lancent à travers toute l’Allemagne la mode des chants cosaques. Au Sühnelager de 1931, Tusk dirigera sa troupe (Horte), vêtu d’une pelisse cosaque et d’une toque de fourrure.

Avec ce style, impliquant une rupture totale avec le monde adulte et bourgeois, KOEBEL/Tusk réalise radicalement les vœux initiaux du mouvement de jeunesse. II déclara un jour : « La jeunesse, est la valeur en soi et la maturité est presque a priori une mauvaise chose ». Pour Tusk, platonicien qui s’ignore, il faut couper dès que possible la jeunesse des compromissions que lui impose le monde adulte. Il faut la préserver des miasmes du bourgeoisisme. KOEBEL/Tusk luttera dans ce sens contre les mouvements traditionnels, dont le style ne provoque pas cette rupture thérapeutique. Les idéologèmes du peuple (Volk), de la patrie (Heimat) et du Reich, qui mobilisent aussi le monde des adultes, doivent céder le pas au concept radical de l’ORDRE. « Dans l’ORDRE, écrit Tusk, conçu comme communauté autonome, comme communauté de choix, comme communauté libre de toute attache aux choses révolues, l’homme jeune trouvera l’assise de son être ».
Avec la volonté de créer un ordre imperméable aux influences délétères de la société libérale, Tusk oppose deux modèles anthropologiques antagonistes ; l’un constitue l’idéal à atteindre ; l’autre représente la négation du premier, le pôle négatif, le repoussoir. Ce dernier, il le baptise « le modèle répétitif ». « C’est le modèle de l’homme qui parasite et végète dans le maximum de confort possible. Cet homme-là veut vivre le plus longtemps possible, ne jamais être malade, ne jamais souffrir physiquement, ne jamais exprimer d’idées ; il souhaite mâchonner du déjà mâché, répéter ce qui lui a été dit, être heureux quand la routine quotidienne s’écoule sans bouleversements majeurs. Face aux moutonniers du répétitif, se dresse le membre de l’ORDRE, libre de toute espèce d’obligation à l’égard des visions-du-monde caduques, libre de ne pas répéter les slogans conformistes, libre de ne pas devoir fréquenter les répétitifs, d’adopter leurs formes de vie et leurs idées ». Symbole de cette attitude devant la vie : l’Eisbrecher, le « Brise-glace ».

Pour « briser la glace » qui fige les sociétés, les formes et les idées, l’ORDRE doit créer une discipline de fer. Il faut saluer ses supérieurs, leur obéir sans discuter car cette obéissance-là donne naissance à la liberté, elle provoque la rupture. Les vêtements du membre de l’ordre doivent être impeccables ; son langage doit être châtié et épuré de gros mots.

Mais l’ordre ne subsistera pas intact sous la pression des passions politiques. Tusk choisira d’abord le NSDAP, puis le parti communiste pour, enfin, abandonner la chimère de vouloir transposer ses idéaux dans une formation politique. Les communistes ne cesseront jamais de se méfier de lui. Tusk essaiera alors de noyauter la Hitlerjugend, en demandant à ses lieutenants d’y acquérir des postes de commandement. L’échec ne devait guère se laisser attendre… L’itinéraire politique de Tusk l’a mené au-delà de la gauche et de la droite, tout comme ceux des nationaux-bolchéviques et nationaux-révolutionnaires autour de NIEKISCH et PAETEL.

Cette position entre deux chaises était difficile à tenir. En janvier 1934, Tusk est arrêté par la Gestapo ; il tente de fuir et se fracture le crâne, avant d’être relâché. Il quitte l’Allemagne et se réfugie en Suède. Sa vie publique était finie. Le maladie s’empare de son corps et ne le lâchera plus. A Londres, deuxième étape de son exil, il tentera de gagner péniblement sa croûte comme photographe et professeur de langues orientales. Les exilés communistes acceptent de l’écouter mais n’acceptent pas sa candidature de membre. Toutes ses tentatives de reprendre le combat tournent à l’échec. Après la guerre, à Berlin-Est, il n’aura pas plus de chance. Il y mourra seul en 1955, à l’âge de 48 ans.

Tusk : une figure à redécouvrir. Une figure qui résume au fond toute la philosophie allemande depuis HERDER. Une philosophie qui privilégie, dans ses explorations de l’aventure humaine, les balbutiements primordiaux aux productions des âges mûrs. Une philosophie qui se jette à corps perdu dans les mondes homériques et rejette les mièvres esthétiques hellénistiques… Le culte de la Russie et celui du Samouraï rejoignent cette vieille option. Tusk : une figure au-delà de la droite et de la gauche, au-delà des insuffisances politiciennes…

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Publié sous le pseudonyme de "Bertrand EECKHOUDT"
source : revue VOULOIR n°28/29 (1996)

vendredi 25 janvier 2013

The Sunic Journal: R. Steuckers on Europe vs. the Turks

The Sunic Journal:

Robert Steuckers on Europe vs. the Turks

January 25, 2011
 
Robert Steuckers joins Tom Sunic to discuss the historical conflict between Europe and the Turks.
13 MB / 32 kbps mono / 0 hour 56 min.



Contact Tom:tom.sunic@hotmail.com

To listen to the broadcast: http://reasonradionetwork.com/20110125/the-sunic-journal-robert-steuckerseurope-v-the-turks

mardi 22 janvier 2013

The Sunic Journal: Interview with Robert Steuckers

The Sunic Journal:

Interview with Robert Steuckers

 
Tom interviews with prominent European scholar and thinker Robert Steuckers, a cofounder of the European New Right. Topics include:
  • How mainstream political parties repeatedly conform to Politcal Correctness;
  • The artificial state of Belgium;
  • How nationalist revolution lies with us, not them;
  • The ongoing encyclopedic effort to recuperate our lost European intellectual heritage;
  • Bulletpoint
  • The meaning of metapolitics in postmodernity.
About Robert Steuckers
Robert is and essayist, translator and encyclopedist. He has translated hundreds of scholarly pieces from German, Dutch and English into Flemish, Italian and French. He runs the websites Vouloir and Euro-Synergies which contain essays in 7 different languages covering various fields of thought ranging from geopolitics to sociobiology and even medieval culture. Robert’s webzines and journals consistently give emphasis to writings from and about important “revolutionary conservative” thinkers.
13 MB / 32 kbps mono / 0 hour 56 min.

To listen to the broadcast: http://reasonradionetwork.com/20101005/the-sunic-journal-interview-with-robert-steuckers

dimanche 20 janvier 2013

Adieu à Yves Debay, camarade d’école




Robert STEUCKERS:

Adieu à Yves Debay, camarade d’école




Nous venons d’apprendre la mort d’Yves Debay, fondateur et ancien directeur de la revue militaire “Raids” et créateur et directeur en exercice de la revue “L’Assaut”, grand reporter de guerre, brillant photographe des choses militaires. Il a été frappé par une balle en pleine tête à Alep en Syrie, où, apparemment, il couvrait un combat entre miliciens djihadistes et soldats kurdes de l’armée régulière syrienne. Yves Debay est le quatrième camarade d’école dont j’ai à déplorer la disparition, après Eric Volant, tué en franchissant un gué pyrénéen par des irréguliers de la Guardia Civil espagnole parce qu’il avait choisi de soutenir l’ETA, suite à son engagement communiste, dû à une très grande déception, celle de ne pas avoir été autorisé à étudier l’histoire; après Jean-Paul Leyssens, devenu gynécologue, tué par une avalanche dans la région de Grenoble et après Georges Ramos, suicidé, c’est maintenant au tour de ce sacré lansquenet d’Yves Debay de quitter notre monde vétuste et sans foi, le rendant encore plus fade.



J’ai connu Yves Debay sur le chemin de l’école. Ucclois du quartier “Churchill” comme Leyssens, Yves Debay résidait dans un bel appartement de l’Avenue Messidor, face à la propriété Brugmann, qui n’avait pas encore été bâtie: c’était un endroit magique; de ce domaine de type aristocratique, aménagé par l’un de ces nombreux Allemands recrutés par Léopold II pour construire la Belgique moderne, il ne restait que les caves d’un ancien château en ruine, où, quand nous étions louveteaux, notre Akéla, un fils de la famille Biswall des chocolats Côte d’Or, organisait des jeux captivants où il s’agissait de s’emparer d’un “spoutnik” tombé par hasard dans les environs du château et qu’il ne fallait pas laisser aux mains de l’ennemi... Il s’ensuivait des bagarres homériques pendant tout l’après-midi.



A l’époque des dernières années de nos secondaires à l’Institut Saint Jean-Baptiste de la Salle à Saint-Gilles, c’était les maquettes Tamiya qui nous intéressaient et Debay était un virtuose en ce domaine et un réalisateur de dioramas des plus réalistes: cette passion était la prémisse patente et essentielle de l’avenir original et hors du commun qu’il allait se forger en toute liberté. Nous étions dans les années 72 à 74. C’est Debay qui m’a présenté Frédéric Beerens, le théoricien du groupe, le lecteur infatigable auquel rien n’échappait ni en sciences ni en philosophie ni en politologie. C’est lui qui vient, en même temps que Bernard Leveaux, Président des “Amis de Jean Mabire”, de m’annoncer la nouvelle de la mort tragique de notre ami de jeunesse. Nous nous sentons tous deux très meurtris: c’est tout un pan de nos jeunes années qui vient de s’évanouir dans le néant de la mort et que nous ne pourrons jamais plus évoquer avec l’homme le plus haut en couleurs de notre petite bande.



Les extraits de presse que j’ai déjà pu lire sur la grande toile nous campent tous un Debay jovial, amateur de dives bouteilles, provocateur, débiteur de blagues bien corsées qui doivent à coup sûr donner de l’urticaire aux thuriféraires dévots de la “political correctness”. C’est exact. Yves Debay n’aurait donc pas changé. Heureux homme: il a toujours échappé à ces étouffantes conventions sociales et langagières qui rendent notre civilisation si monotone, si désagréable à vivre. Mieux: il a réussi à faire accepter ses frasques, par se les faire pardonner! Beau tour de force!



Yves Debay, dès son adolescence, était un collectionneur d’armes: je me souviens, toujours avec un réel plaisir, d’un beau jour ensolleillé de printemps, où il descendait du tram 18, à “Ma Campagne”, flanqué d’un autre Ucclois de Saint-Job, un certain Van H., garçon très poli, très bien élevé, toujours engoncé dans son loden “sapin vert”. Debay était hilare. Van H. “sapin vert” était attéré. Debay n’avait rien étudié pour son interrogation de mathématiques mais ne voulait pas d’échec: sur la plateforme du 18, il avait brandi un bel exemplaire de “Smith & Wesson” de l’armée britannique, menaçant de trucider le prof, un certain Gl., binoclard pète-sec, affublé d’un éternel cache-poussière blanc de pharmacien, si d’aventure il échouait à cette épreuve de math. C’était évidemment de la provocation. Il disait ça pour rire. Le but réel était de nous inviter dans la cave de Beerens pour s’exercer au tir avec l’arme favorite des anciens officiers de sa Gracieuse Majesté: grâce aux instructions bienveillantes de Debay, j’ai mis la balle dans le mille!



Un autre jour, Debay descendait de son tram, une Winchester emballée dans une toile de camouflage, qu’il est allé ensuite exhiber à ses condisciples et ses professeurs, tous ravis. Autres temps, autres moeurs. Aujourd’hui, on appelerait les démineurs... Les tenants de la “Mietjesmaatschappij” en auraient fait cinq colonnes à la une dans la presse débile. On imagine les manchettes: “Des armes dans un institut catholique! Trafic de fusils à répétition! Incitation à la violence!”, etc. Son arme favorite toutefois était la M1 de sa mère, qu’elle avait manié au Katanga pour échapper aux troupes régulières congolaises et aux soldats de l’ONU, poursuivant Belges et gendarmes katangais, partisans de la sécession de cette province riche en minerais (de cuivre notamment). Debay affirmait que c’était grâce à cette arme que sa mère avait sauvé la vie de l’enfant de six ans qu’il était à l’époque.



Souvent le lundi, Debay narrait les bagarres dans lesquelles il avait été impliqué le samedi soir dans l’une ou l’autre boîte de Bruxelles. Un jour, il exhibait son épaule, côté face, tenaillée par un tesson de bouteille et raccommodée de plusieurs points de suture... En dernière année d’humanités, j’ai personnellement eu une bagarre brève avec un hurluberlu qui nous agaçait copieusement, Leyssens et moi-même, en nous reprochant de ne pas avoir des idées conformistes en matières politiques. Les Congolais de la classe, dont une armoire à glace, qui, paraît-il, est aujourd’hui un ponte de la “Lyonnaise des Eaux” à Kinshasa, ne marchaient pas dans la combine de l’hurluberlu qui essayait de les exciter contre nous. En fait, ce gringalet, ce “freluquet tout de guimauve” (dixit Beerens), voulait que ce monsieur africain bien bâti, très fier de son appartenante à la race bantoue et futur cadre de la “Lyonnaise des Eaux”, me casse la gueule à sa place, par procuration en quelque sorte. Muni d’un fil de fer enroulé autour du poing, je n’ai frappé l’hurluberlu qu’une seule fois à la tête, fondant sur lui comme l’éclair: il n’a pas été assommé mais, pire pour son matricule, a éclaté en sanglots, sous les rires de commisération des trois Africains de la classe. Dans la bagarre brève, un banc de la classe s’est renversé sur un complice de l’hurluberlu: le professeur de latin a fait mander le préfet, surnommé “Mickey Mouse” parce que ses chaussures, comme celles de la célèbre souris de Disney, cuinaient très souvent et son nez, presqu’aussi long que celui d’un nasique, et ses incisives jaunâtres, souvent visibles, faisaient immanquablement penser au museau d’un souriceau. “Mickey” est arrivé riant de bon coeur, en voyant la déconfiture sanglotante de mon piètre adversaire, et en agitant ses clefs, car il ponctuait toujours sa présence de cet habituel cliquetis. Je n’ai pas été sanctionné. Mais l’hurluberlu a battu le rappel de ses coreligionnaires. A quatre heures, ils sont vingt-cinq devant la porte, prêts à nous faire notre fête. Nous sommes quatre: Debay, Leyssens (capable de frapper comme un dingue quand il le fallait), Isb. (un camarade arménien) et votre serviteur. Debay distribue des fiches électriques mâles à coincer entre les phalanges de nos doigts, pour le cas où il y aurait “friction”, et donne les ordres, bien dans son style: avancez lentement, en ricanant, sans reculer! Nous avons avancé, lentement, dans la rue d’Espagne, interrompus seulement par un “kamikaze” ennemi, le fameux “Rb” qui a tenté de briser notre ligne en fonçant droit sur nous avec sa pétrolette. Une bourrade sur l’épaule, quand nous avons desserré nos rangs pour le laisser passer l’a fait choir de sa selle et il est parti penaud. Constatant la perte et l’inefficacité de son unique élément motorisé, la double douzaine de matamores s’est disloquée sous les appels au calme d’un certain Bohyn, bonhomme débonnaire qui nous aimait bien. Le choc de cette guerre des boutons n’a donc pas eu lieu.



Je pourrais encore rappeler bien des anecdotes de cette sorte: celui de la M1 et des pigeons de la propriété Brugmann, le toit de tuiles face à l’appart de Debay dans la rue Américaine, l’obus offert en cadeau à ce grand amateur de motos et d’armes qu’était un autre condisciple, Gr., les conséquences de ce cadeau, le voyage en Grèce avec les deux sombreros et la casquette para du Congolais N’zoao, la mémorable soirée arrosée d’Olympie, la cuite de son complice suisse C à l’alcool de banane, la terreur de la famille grecque qui nous hébergeait, la plus formidable bataille de boules de neige de mon existence dans le jardin du Comte de Grunne à Forest, les mésaventures de Debay avec Mme R et son amant D (un chauve qui gagnait chichement sa croûte comme représentant en lotions capillaires, authentique!), les collages d’affiches à Saint-Gilles (Place de Bethléem et Place Fontainas), l’affaire du passe-partout d’une résidence de l’Avenue Churchill et le “mésusage” qui en fut fait, etc.



Bref, dans notre école, nous étions la bande des “Pas-comme-les-autres”, même si Leyssens, Beerens et moi étions en apparence parfaitement “scolaires”. Debay ne l’était évidemment pas. Il sentait en lui l’appel de l’action et du grand large. Chassé de l’école après un coup fumant, qu’il narre d’ailleurs à demis mots dans le bulletin des “Amis de Jean Mabire”, Debay quitte notre institut sans regret, tout comme nous qui aspirions à autre chose, et s’inscrit à l’école “toutes armes” de Sainte-Anne à Laeken. Après sa période d’instruction et de formation, il rejoint en Allemagne le “2ème Chacha” (= “Chasseurs à Cheval”), une unité blindée équipée de petits chars britanniques de type “Scorpion”. Dans sa garnison, proche du Rideau de Fer, Debay s’est forcément ennuyé. La vie quasi courtelinesque des casernes en temps de paix, renforcée encore par le surréalisme congénital et souvent éthylique des “gamelles” belges, n’était pas faite pour lui, qui avait d’ailleurs, en plus, la nostalgie de son Afrique natale. Il se porte volontaire en Rhodésie dans l’armée de Ian Smith, où il commande une unité d’infanterie africaine engagée contre les Mozambicains qui recevaient, à l’époque, des armes soviétiques. Debay est revenu en 1979, en pleine campagne électorale pour l’élection du premier Parlement européen. La Sûreté de l’Etat belge avait interdit de parole Giorgio Almirante, pourtant candidat, et Blas Piñar, venu de Madrid pour le soutenir: les deux hommes politiques devaient expliciter leurs programmes et intentions dans les salons de l’Hôtel Métropole. Les gauchistes avaient rameuté leur ban et leur arrière-ban et occupaient le centre de la ville, menaçant de prendre d’assaut le local du futur “Parti des Forces Nouvelles”, le long du canal, où Almirante et Piñar devaient se replier (ce qu’il ne firent pas). Quelques journalistes, dont Alain Derriks que j’accompagnais, étaient présents sur place. Y compris une délégation du “Parti Ouvrier Européen”, téléguidé par Lyndon LaRouche et son épouse allemande, et qui tentait de nous démontrer que Khomeiny était un agent de l’Intelligence Service. Près de trois cents personnes étaient rassemblées près du local, pour le défendre en cas d’attaque: du jamais vu dans les annales de la “droite” musclée en Belgique. Debay n’avait évidemment pas résisté au désir de venir sur place, alléché par la perspective d’une immense bagarre de rue. Ce furent de joyeuses retrouvailles. Dans sa malette, Debay avait des photos de Rhodésie, dont celles de son ordonnance, un géant noir avec la poitrine couverte de chaînes de munitions pour sa .30, qu’il portait avec autant d’aisance qu’un gentleman de la City trimbale son riflard. Debay a évoqué ce jour-là un engagement de son peloton: les Mozambicains, armés de mortiers soviétiques, avaient déclenché le combat en canardant les Rhodésiens mais sans régler la hausse de leurs pièces. Ils tiraient 600 m trop loin. Debay avait ordonné l’assaut, baïonnette au canon: les Mozambicains continuaient à tirer et s’étonnaient que les Rhodésiens et leur grand diable de chef blanc ne tombaient pas comme des mouches...



Après l’intermède rhodésien, Debay a servi dans l’armée sud-africaine puis dans l’armée française, heureuse d’accueillir ses expériences.



Mise à part une visite à son nouvel appartement de la Rue Américaine à Ixelles au temps de son service au “2ème Chacha”, je n’ai plus vu Debay, depuis cette soirée électorale de 1979 et depuis nos folles années à l’Institut SJBLS, et j’ai loupé un rendez-vous qu’il avait donné à quelques anciens, dont les frères Beerens, parce que j’étais à l’étranger. Je vais le regretter jusqu’à mon dernier souffle, d’autant plus que j’espérais bien fort que Bernard Leveaux, qui connaissait Debay et le voyait plus souvent, nous organise bientôt un rendez-vous agréable dans une belle auberge. Le seul contact avec Debay a été indirect: par les revues “Raids” puis “L’Assaut”. C’est dans “Raids” que j’ai lu avec joie et attention ses mésaventures en Irak, son bivouac dans le désert avec son geôlier, le Lieutenant Ali, son retour à Paris où il a acheté de beaux jouets pour les enfants de l’officier irakien. Baroudeur de grand coeur, voilà ce qu’était bien mon camarade d’école le plus célèbre, Yves Debay!



Lors de mes visites annuelles à la Foire du Livre de Francfort, je ne manquais pas de faire un tour dans le stand allemand qui proposait aux libraires les livres, richement illustrés, d’Yves Debay, en version originale ou en traduction. “Raids” et “L’Assaut” sont des revues de haute qualité, de facture parfaite, et Yves Debay a pu y déployer un autre de ses talents: celui du grand photographe qui sait cadrer à merveille ses sujets. J’ai rarement vu une collection de sujets photographiés aussi bien cadrés que les chars ou les soldats happés par le “Hasselblatt” d’Yves Debay. On a le tournis rien qu’en pensant à la richesse fabuleuse que doivent receler ses archives photographiques. Les collections de “Raids” et de “L’Assaut” prouvent qu’Yves Debay a été le plus productif de tous les bons sujets (que les sots diront “mauvais”) que comptait notre bande de “Pas-comme-les-autres”. L’histoire retiendra indubitablement son nom. Non seulement pour le très beau récit de sa captivité en Irak, véritable morceau d’anthologie, mais aussi pour des reportages hors ligne sur les manoeuvres de l’OTAN en Macédoine, sur l’arme blindée turque, sur les opérations dans les Balkans, sur les nageurs de combat grecs, sur le 2°REP à Sarajevo, sur les forces américaines en Allemagne à l’heure du “grand retrait”, etc. Comment ne pas être fasciné par la qualité exceptionnelle des photos dans ce numéro spécial hors-série (n°5) de “Raids” consacré aux chars de combat en action... ou par la remarquable technicité des dossiers de “L’Assaut” consacrés aux fusils d’assaut, etc.



Debay, le jour de sa mort, avait derrière lui quarante ans d’expériences militaires diverses, glanées sur tous les fronts possibles et imaginables de la planète. C’est une existence mouvementée qu’il a délibérément choisie, en toute liberté, en dépit de toutes les conventions sociales, au scandale des pense-petit. Et cette vie passionnante d’aventures a été rendue possible pendant quatre décennies par une baraka qui a été sa plus fidèle compagne. Le 17 janvier 2013, pour la première fois, à Alep, celle-ci était absente. La balle qui a tué Debay a mis fin à une incroyable existence, hors du commun, en une époque particulièrement triviale et “homogénéisée” à outrance, livrée aux pires des imposteurs. Debay fut l’une des dernières incarnations de l’homme voulu et chanté par Brantôme au 16ème siècle! Je regrette déjà de ne pas pouvoir lire les mémoires complètes, rédigées directement de sa main, que n’aurait pas manquer d’écrire ce vaillant et joyeux camarade d’école et de devoir à tout jamais me contenter des fragments, fort sublimes déjà, qu’il nous a laissés. Mais, par ailleurs, peut-on imaginer un Debay, usé par l’âge comme nous le serons tous, appuyé sur un bâton, souffrant des maux de la vieillesse, lui qui a gardé de ses seize ans jusqu’à la veille de ses soixante ans, jusqu’à la balle fatale d’avant-hier, la même trogne joviale, le même ricanement joyeux, les mêmes passions? Debay a choisi et trouvé, plus que les autres de notre petite bande, la liberté totale mais l’étreindre à pleins bras exige un double prix: pour vivre au rythme des armées, pour coller à la geste militaire qui se déroule hic et nunc, il faut composer avec le système puisque lui seul peut déployer la force armée, détient les clefs de la souveraineté. C’est ça la première tranche du prix à payer. Nous, européistes impériaux, nous aspirants à la souveraineté totale pour notre aire civilisationnelle, n’avons pas d’armée autonome qui puisse réaliser sur l’échiquier international nos voeux de “pax europea”. S’il avait opté sans concession pour notre radicalité, qu’il partageait en secret, Debay aurait été condamné à proclamer —vox clamans in deserto— une vérité inexistante dans le réel mais sans nul doute “advenante” dans un futur que nous espérons ardemment mais que nous ne connaîtrons pas. Debay a vécu dans l’action, et non dans l’espérance, et dans le réel imparfait, dont il acceptait certains travers, seule manière de nous léguer des récits militaires et des photographies magnifiques, seule façon possible de jouer à fond une vie à la Brantôme, une vie où on ne se dérobe pas, où on ne triche pas avec la mort. Yves Debay est mort de la mort du soldat, comme des millions d’autres, comme le fils d’Ernst Jünger à Carrare en 1944, et du reporter de guerre, comme Kurt Eggers en 1943 ou Jean Roy, reporter de “Paris-Match”, à Suez en 1956. Et cette mort brutale, soudaine, nette comme le coup de ciseau de la Parque, est la seconde moitié du prix à payer parfois (mais pas toujours), dès l’instant fatidique où la déesse “Baraka” se montre tout à coup distraite... Yves l’a payée, elle aussi, cette seconde moitié du prix. C’est à coup sûr une mort qu’il a dû envisager mille fois, qu’il aurait acceptée en riant, et un buvant un coup, et même deux, à la santé des grands ancêtres. Qu’il est parti rejoindre dans le Walhalla. Puisse la chair du sanglier Mimir lui ravir le palais. Puisse l’hydromel, servi par les Walkyries, lui arroser le gosier jusqu’au Ragnarök! Il l’a bien mérité!



Robert Steuckers.

Forest-Flotzenberg, 18 et 19 janvier 2013.

jeudi 17 janvier 2013

Culte et mythe de la déesse-mère

Culte et mythe de la déesse-mère 

Analyse: Manfred Kurt EHMER, Göttin Erde. Kult und Mythos der Mutter Erde. Ein Beitrag zur Ökosophie der Zukunft, Verlag Clemens Zerling, Berlin, 1994, 119 p. (format: 20 cm x 20 cm), nombreuses illustrations, DM 36, ISBN 3-88468-058-7 (l'ouvrage comprend un glossaire mythologique et une bonne bibliographie).

L'écologie philosophique constitue une lame de fond en Allemagne depuis longtemps et renoue, c'est bien connu, avec le filon romantique et son culte de la nature, bien capillarisé dans la société allemande. Aujourd'hui, la sagesse qui découle de ce culte de la nature ne se contente plus de déclarations de principe écologistes un peu oiseuses et politiciennes, mais se branche sur la mythologie de la Terre-Mère et entend développer, pour le siècle à venir, une “écosophie”, une sagesse dérivée de l'environnement, de l'écosystème, capable de mettre un terme au progressisme moderne qui clopine de catastrophe en catastrophe: pollutions insupportables, mégapoles infernales, produits agricoles frelatés, névroses dues au stress, etc. M. K. Ehmer nous offre dans ce volume, abondamment illustré, une rétrospective solidement étayée des cultes que l'Europe a voués depuis des temps immémoriaux à la Terre-Mère et à ses multiples avatars. La déesse Gaïa est dans l'optique de tous ces cultes successifs dans l'histoire européenne, à la fois un être vivant, le symbole archétypal de la féminité/fécondité et l'objet des cultes à mystères de l'Europe et de l'Inde. Les sites préhistoriques et protohistoriques de Hal Tarxien à Malte, de Carnac en Bretagne, de Stonehenge et d'Avebury en Angleterre l'attestent. Pour Ehmer, ces lieux de culte doivent être considérés comme les réceptacles géomantiques de forces numineuses et fécondantes que la tradition chinoise appelle les forces chi  et que le Baron von Reichenbach (1788-1869), à la suite de 13.000 expériences empiriques, nomme “forces Od”.  La Terre-Mère, dans ces cultes, est fécondée par l'astre solaire, dont la puissance se manifeste pleinement au jour du solstice d'été: la religion originelle d'Europe n'a donc jamais cessé de célébrer l'hiérogamie du ciel et de la terre, de l'ouranique et du tellurique. L'Atharva-Veda indien est la trace écrite de cet hymne éternel que l'humanité européenne et indienne a chanté en l'honneur de la Terre-Mère, explique Ehmer. Ensuite, il relie l'idéal chevaleresque des kshatriyas indiens et le culte du dieu du Tonnerre Indra à la mystique du calice contenant le nectar Soma, source tellurique de toute vie et breuvage revigorant pour les serviteurs spirituels ou guerriers de la lumière ouranienne. Des kshatriyas indiens aux chevaliers perses et de ceux-ci aux cavaliers goths, cette mystique du Soma est passée, immédiatement après le début des croisades, dans l'idéal chevaleresque européen-germanique, sous la forme du Graal et dans le culte de Saint-Michel (qui ne serait qu'un avatar des dieux indo-européens du Tonnerre, tueurs de dragons, dont Indra en Inde ou Perkunas chez les Baltes et les Slaves). Pour Ehmer, le Graal est un calice contenant un breuvage surnaturel qui donne des forces à l'homme-guerrier initié, tout en échappant, par l'abondante plénitude qu'il confère aux compagnons du Graal, à l'entendement humain trop humain.

En Grèce, le culte de Gaïa/Demeter/Perséphone a été bien présent et s'est juxtaposé puis mêlé pendant l'Empire romain au culte latin-italique de la Terra Mater, aux mystères d'Attis et de Kybele (originaires d'Asie Mineure) et au culte d'Isis, déesse de la Terre et Reine du Ciel (dont les avatars se mêlent en Germanie, le long du limes  rhénan et danubien, à des figures féminines locales, notamment à cette jeune fille audacieuse descendant les rivières, debout sur un bloc de glace, sur lequel elle a dressé un mât porteur d'une voile, pour s'élancer, disent certaines légendes, vers l'Egypte; cf. Jurgis Baltrusaitis, La Quête d'Isis, Champs-Flammarion, 1997). A cette Isis nordique qui part seule à l'aventure pour l'Egypte, correspondent des Isis sur barque ou sur nef, dont celle de Paris, l'Isis Pharia, honorée à Lutèce pendant la tentative de restauration de Julien (d'où la nef des armoiries de Paris). Ou cette superbe Isis en ivoire alexandrin, sculptée sur la chaire de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Isis a connu un très grand nombre d'avantars en terre germanique où, souvent, elle n'a même pas été christianisée (voir les nombreux “Isenberge”, ou “Monts-d'Isis”). L'humaniste suédois Olav Rudbeck (1630-1702), exposant d'une origine hyperboréenne des civilisations, déduit dans sa mythographie parue en 1680, qu'Isis-Io est fille de Jonatör, un roi “commérien”, régnant sur un peuple du nord noyé dans les ténèbres d'une lointaine “Hyperborée”. Isis-Io, fille aventureuse, descend vers l'Egypte et le Nil en traversant les plaines scythes en compagnie de Borée (est-il un avatar de ce “jeune homme” couronné de feuilles, debout sur une barque à proue animalière, que l'on retrouve dans les plus anciennes gravures rupestres de Scandinavie et dans le mythe de Lohengrin?). Rudbeck avançait des preuves archéologiques: l'Isis lapone sort des neiges, porte plusieurs paires de mamelles (elle est une “multimammia”); son culte se retrouve à Ephèse et en Egypte. L'élément glace se retrouve même dans la proximité phonique entre “Isis” et “Iis” (“glace” en gothique) ou “Eis” (“glace” en allemand). Baltrusaitis écrit: «La cosmogonie hyperboréenne est aquatique par excellence. La terre, la vie procède de l'eau. Or l'eau provient de la glace, première substance solide de l'univers».

Les cultes grecs de la Terre-Mère trouvent leur pendant en Europe centrale et septentrionale dans le culte germanique de Nerthus, dans le culte celtique de Brighid, mère du monde et gardienne de la Terre, et dans la figure d'Ilmatar, le mère originelle de l'épopée du Kalevala. Ensuite dans la tradition chinoise du Feng-Shui, qui est celle de la géomantie, du culte du genius loci, pour laquelle il fallait donner forme à l'habitat des vivants pour qu'il coopère et s'harmonise avec les courants traversant son lieu. Car, cite Ehmer, «chaque lieu possède ses spécificités topographiques qui modifient l'influence locale des forces chi».  Ehmer débouche ainsi sur une application bien pratique et concrète du culte de la Terre-Mère, des sites sacrés ou du simple respect du site pour ce qu'il est: un urbanisme qui donne aux bâtiments la hauteur et la forme que dicte le topos, qui oriente les rues et les places selon sa spécificité propre et non d'après l'arbitraire du constructeur moderne et irrévérencieux, qui exploite la Terre sans vergogne. Après la disposition géomantique exemplaire de la Cathédrale de Chartres, la modernité occidentale a oublié et oublie encore ce Feng-Shui, qui n'a même plus de nom dans les langues européennes, malgré les recommandations d'un architecte britannique, Alfred Watkins (1855-1935), qui a redécouvert les lignes de forces telluriques, qu'il appelait les ley lines.

Pour Ehmer, le judéo-christianisme et la modernité prométhéenne sont responsables du “désenchantement” du monde. Mais son plaidoyer pour un retour à la géomantie et à l'écosophie ne s'accompagne pas d'une condamnation sans appel de tout ce qui a été dit et pensé depuis la Renaissance, comme le veulent certains pseudo-traditionalistes hargneux et parisiens, se proclamant guénoniens ou évoliens ou, plus récemment, “métaphycisiens de café” (mais qui ont mal digéré leur lecture d'Evola ou l'ont ingurgitée sans un minimum de culture classique!). Ehmer rappelle la cosmologie ésotérique de Léonard de Vinci, avec l'idée d'une “âme végétative”, où l'adjectif “végétatif” n'est nullement péjoratif mais indique la vitalité inépuisable du végétal et de la nature, et aussi l'idée d'une Terre comme “être vivant organique”. Ehmer rappelle également l'“harmonie” de Jean Kepler, avec l'idée d'un “soi planétaire de la Terre”, puis, la pensée organique de Goethe.

C'est donc sur base d'une connaissance profonde des mythologies relatives à la Terre-Mère et sur une revalorisation des filons positifs de la Renaissance à Goethe, sur une approche nouvelle de Bachofen et de Jung, qu'Ehmer propose une “nouvelle conscience gaïenne”. Celle-ci doit mobiliser les ressources de la sophia, pour qui l'esprit n'est pas l'ennemi de la vie, mais au contraire la vie elle-même; un tel “esprit” ne se perd pas dans la sèche abstraction mais reste ancré dans les saveurs, les odeurs et les grouillements de la Terre. C'est l'abandon de cette sophia  qui a fait le malheur de l'Europe. C'est le retour à cette sophia  qui la restaurera dans sa plénitude.

(texte paru sous le pseudonyme de "Detlev Baumann" dans la revue "Antaios").

mercredi 16 janvier 2013

ПЕРЕОТКРЫТИЕ ФАКТОРОВ “РОССИИ”, “СИБИРИ” И “ЕВРАЗИИ” ФРАНЦУЗСКИМИ НОВЫМИ ПРАВЫМИ

ПЕРЕОТКРЫТИЕ ФАКТОРОВ “РОССИИ”, “СИБИРИ” И “ЕВРАЗИИ” ФРАНЦУЗСКИМИ НОВЫМИ ПРАВЫМИ    Версия для печати

Как за последние 30 лет изменилось отношение Новых Правых к России


[Ответы Марку Люддерсу, Президенту SYNERGON-DEUTSCHLAND]

В 1960-70-е гг. Россия почти не существовала для “Новых правых” (точнее – для объединений, движений и клубов, из которых выросло собственно то, что позднее назвали “Новыми правыми”). Все в западной части Европы считали, что раскол нашего континента продлится более ста лет. Никто не мог и предположить крах Советской системы. Амальрика сочли фантазёром, когда тот опубликовал свою известную пророческую книгу “Просуществует ли СССР до 1984 года?”. Тогда думали, что это шутка. А всего через год началась перестройка! Россию в то время воспринимали как “Восток”, как носителя “восточного деспотизма” – как говорили Виттфогель (Wittvogel) и Тойнби (Toynbee) –, который и привёл её в нынешнее неустойчивое состояние по сравнению с якобы “либеральным” по своей сути Западом. Тогда католические круги развивались или в направлении христианского прогрессизма (пресной идеологической мешанины), или в направлении более агрессивного западничества, ведя тем самым к принятию американской опеки над Европой и Латинской Америкой – и в этом совершенно надуманном и пропагандистском сценарии Вашингтон играл роль “светской ветви” нового Ватикана, борющегося против Греко-Московской ереси. Тем самым католическая церковь следовала по проторенному пути борьбы против своего врага, под которым понимала материалистическое и светское олицетворение “Византийской ереси”. Это древнее разделение всё ещё существует: ведь не случайно Сэмюэль Хантингтон (Samuel Huntington) в своей книге “Столкновение цивилизаций” (Clash of Civilizations) опирается на разделение Европы на протестантско-католический “Запад” и православно-византийский “Восток”, несомненно, пытаясь эксплуатировать католические анти-византийские инстинкты в Европе для их мобилизации против возможного пробуждения России под знаменем соединения Православия и милитаризованного пост-коммунизма.

Достоевский и Мёллер ван ден Брук

В рамках собственно французских Новых Правых (Nouvelles Droites – ND) переоткрытие фактора “России” прошло ряд этапов, приведя к его позитивной оценке. В конце 1970-х гг. Ален де Бенуа (Alain de Benoist) прочитал неопубликованный перевод статьи, посвященной личности и трудам основателя немецкого идеологического движения Консервативной Революции – Артура Мёллера ван ден Брука (Arthur Moeller van den Bruk). Перевод был отредактирован немецким профессором по фамилии Швирскотт (Schwierskott), а сделан он был для лидера парижских Новых Правых (ND) одним активистом, который пожелал остаться в тени. Как известно, Мёллер ван ден Брук делал ставку на Германо-Советский альянс после Версаля, стремясь разрушить препятствия, чинимые Германии Клемансо (Clemenceau) и Вильсоном (Wilson). Обоснование этому он нашел в “Дневнике писателя” Достоевского, который он первым перевел на немецкий язык. Достоевский, анализируя побочные последствия Крымской войны (1853-56 гг.), показал общую враждебность Запада, воодушевляемого Англией, к России, которую те пытались заточить на северном побережье Чёрного моря. Идеология богатых стран, либерализм, был ничем иным, как опасной подрывной деятельностью против стран ещё развивающихся, или же тех, течение чьей история испытывает отлив (Мёллер ван ден Брук проводил прямую параллель с Веймарской Германией).

Статья Швирскотта, представленная парижским Новым Правым (ND) благодаря анонимному (по веским причинам) переводчику, открыла аудитории Новых Правых (ND) огромный потенциал Евро-Российского или Евро-Сибирского, как позднее назовёт его Гийом Фэй (Guillaume Faye), тандема, который можно сформировать вне или по ту сторону советско-коммунистической идеологии. Оставаясь верным наследию Консервативной Революции, ссылаясь на одного из её отцов-основателей, можно оправдать – не боясь обвинёний в предательстве – необходимость договора, который должен был быть не просто Германо-Советским, но Евро-Советским. Со своей стороны, Армин Молер (Armin Mohler) в двух своих портретных эссе для журнала “Критикон” (Criticon) вкратце описывает суть идей и судьбу Эрнста Никиша (Ernst Niekisch), бывшего коммуниста и члена правительства Баварской Советской Республики, ещё одного сторонника Германо-Советского тандема, и Карла Хаусхофера (Karl Haushofer), известного своим проектом “континентального блока”, союза между Германией, Италией, СССР и Японией. Тройное влияние Мёллера ван ден Брука, Никиша и Хаусхофера стимулировало Новых Правых (ND) к пересмотру своих изначальных позиций, которые были ориентированы на Запад (WACL; участие в давлении на группу Буржина (Bourgine) и т.д.) – как, собственно, и любое другое мировоззрение, которое верно или неверно относили к “правым” во Франции времен Помпиду (Pompidou) и Жискара Дестена (Giscard d’Estaing).

Разрыв с американизмом: от Пномпеня (1966) до журнала “Нувель Эколь” (1975)

Этот разрыв произошёл в 1975 году – с очень насыщенным выпуском журнала “Нувель Эколь” (Nouvelle école), создание которого вдохновил Джорджо Локки (Giorgio Locchi), он же Ханс-Юрген Нигрá (Hans-Jürgen Nigra). Номер был целиком посвящён жесткой критике американизма (немецкому варианту такой критики положила начало книга “Неудавшееся дитя Европы (Europas mißratenes Kind) в серии издательства “Хербиг” (Herbig) в Монако). Этот итальянско-французский критицизм выступал на фоне пост-голлистского голлизма (генерал де Голль умер в 1970 году), когда некоторые французские сообщества пытались сохранять французский стиль политики неприсоединения, следуя известной Пномпеньской речи 1966 года, в которой Шарль де Голль пытался представить Францию в качестве лидера неприсоединившихся стран перед лицом империалистической двойной монополии Вашингтон-Москва. Де Голля вдохновляло стремление к освобождению от Соединённых Штатов. Реально это было невозможно, пока не подверглись атаке общие принципы анти-советской (и скрыто анти-русской) пропаганды, и не восстановилась практика двусторонних отношений между независимыми государствами (а не между блоками), к чему стремилась советская дипломатия от Сталина до Брежнева. Более того, это стремление к свободе сопровождалось и стремлением освободить Францию (вместе с остальной Европой) от американской культурной доминации, навязанной с 1948 года французскому правительству Леона Блена (Léon Blum) в обмен на деньги плана Маршалла, которые были необходимы для восстановления страны после Второй мировой войны. Слишком часто забывают, что для получения денег по этому плану Франции пришлось принять американский диктат, который навязывал высокий процент американских фильмов во французских кинотеатрах.

Культурная война и Европа-колония

В те же годы профессор Анри Гобар (Henri Gobard), лингвист и исследователь Ницше, опубликовал в издательском доме Новых Правых (ND) “Коперник” (Copernic) небольшую яростную и едкую книгу-манифест о “США-ции” под названием “Культурная Война. Логика катастрофы” (La guerre culturelle. Logique du désastre, 1979). В ней Гобар осуждает гниение и разложение культуры под натиском экономизма и американизма. Этот процесс и был культурной войной: “Культурная война идёт в головах, она парализует, а не убивает, она завоевывает через разложение и обогащается на этом разложении культур и народов”. Инструментом этого разложения является американский культурно-информационный мусор, который наводнил европейский рынок развлечений, совершенно гася проявления местных культур.

Следующий год ознаменовался обращением к борьбе “энархиста” Жака Тибо (Jaques Thibau). В своей книге “Франция, превращенная в колонию” (La France colonisée, Flammarion, 1980) он утверждает, что культурная война породила у европейцев миф об Америке как “острие” современности, обесценивая, тем самым, все другие культуры – как архаичные и близкие к неизбежному и заслуженному исчезновению. В этом контексте американофилы развивают комплекс “покорённых”, которые стараются избавиться от побрякушек своих предков. Давлением Голливуда и Диснейленда было покорено само воображение французов (и всех прочих европейцев, африканцев, азиатов), а на суровом плане борьбы за передовые технологии США взращивают зависимость своих союзников, подключая первые компьютеры их сетей, накладывая свои руки даже на признаки будущих средств коммуникаций, извлекая выгоду из ограниченных бюджетов научных разработок Европы. Тибо приходит к выводу: “Европа, Франция, и всё та же война!” – война против сторонников независимости. Он призывает Европу к твёрдости перед лицом Америки, стремящейся удержать континент в подчинении. Тибо одобрял франко-германский союз (возрождение тандема де Голль-Аденауэр), сердце будущей независимой Европы, которая начнёт “восточную политику” (Ostpolitik), то есть переговоры с СССР и другими государствам социалистического блока, что, в конце концов, привело бы к европейскому нейтралитету в войне между блоками. Тибо был близок к французскому министру иностранных дел Мишелю Жоберу (Michel Jobert), который позже напишет введение к книге Гийома Фэя “Новая речь к европейской нации” (Nouveau Discours à la Nation européenne, 1985). Увы, моральная слабость и недальновидность европейских политиков разрушили этот проект.

Французские Новые Правые (ND) 1970-х гг. – настоящая “плавильная печь” самых разных идей, которые после 1968 года находились под огнём критики; но уже тогда в их идеологии можно заметить смещение. Дело в том, что многие представители как либерального, так и националистического крыла правых, враждебно относящиеся к де Голлю и потрясённые ужасами ОАС в Алжире, пришли к американизму, вестернизации и одобрительно смотрели на союз с Америкой по причине выхода де Голля из НАТО. В отличие от них, фракция сторонников независимости Европы (европеизма), среди которых были круги предшественников Новых Правых (ND), наоборот, приблизились к политическим идеалам де Голля (но не к историческому и политическому голлизму, к которому по-прежнему испытывали отвращение) – ведь де Голль в 60-х гг. противостоял США, главенствующей силе в Западной Европе. Этот европеизм, несомненно, является фундаментальным ядром Новых Правых (ND), так как даже в своём нынешнем аморфном состоянии они не присоединились ни к национализму Ле Пена (Le Pain) в 80-х и 90-х годах (“бегство в национальный бункер”, по словам де Бенуа), ни к новому фанатизму “самостийности” (“sovereignism”) последующих пяти лет (который очень часто обращается к де Голлю), представленному такими фигурами, как Режи Дебрэ (Régis Debray), Шевенман (Chevènement), Куто (Coûteau), Галуа (Gallois), Сеген (Seguin), Паска (Pasqua), частично де Вийер (De Villiers), и другие. Отметим, что точка зрения де Бенуа, когда-то близкого к анти-голлистскому окружению ОАС 60-х гг., сместилась в сторону неоголлизма под несомненным влиянием Молера, сторонника франко-германского объединения (Аденауэр-де Голль, 1963), чьей конечной целью был выход из бинарной логики Ялты (“Взгляд справа. Сборник материалов Чикагской конференции по голлизму” – “Von rechts gesehen. Chicagoer Konferenzpapier über den Gaullismus”). Небольшое замечание: нонконформистские немцы должны чётко представлять себе, что анти-западная неоголлистская и анти-американская позиция де Бенуа на протяжении всей его деятельности выросла из трудов Молера. Без влияния Молера, чьи предложения ясны как день, де Бенуа продолжал бы своё брюзжание в духе правого западничества, смеси бравого ковбоя Джона Уэйна (John Wayne) и французского консервативного национал-либерализма Четвёртой Республики или под Буржинским соусом. Следует также сказать, что де Бенуа не так уж развил и продвинул проекты Молера в международной политике: его (де Бенуа) панический страх перед историей не даёт ему сформулировать хорошо обоснованную и последовательную геополитическую теорию.

Янов, критик советских неославофильских “новых правых”

Возвращаясь к теме России, давайте вспомним о большом вкладе Вольфганга Штраусса (Wolfgang Strauss) в расцвет русофилии Новых Правых (ND). В своей статье 1978 года в журнале “Критикон” (Criticon), посвящённой возрождению неославянофильства в русской литературе и кинематографе второй половины 70-х гг. (Белов, Распутин и др.), он, внимательно следя за российскими идеологическими движениями, обращает внимание читателя на труды Янова, либерального диссидента, эмигрировавшего в Калифорнию. Янов, враждебно относясь к неославянофилам, говорит, что русские интеллектуалы разделены не на два лагеря (сторонников режима и диссидентов), а, напротив, национализм и великорусская славянофилия присутствует и в режиме, и в диссидентстве, а рационалистическое западничество (будь то марксистское или либеральное) точно также имеет место и среди сторонников режима, и среди диссидентов. В СССР того времени наблюдаются четыре тенденции: прорежимные славянофилы, прорежимные западники-марксисты, либерально-западнические диссиденты и славянофилы и националистические диссиденты. Я сделал реферат статьи Штраусса для бельгийского журнала “За Европейское возрождение” (Pour une renaissance européenne), издававшегося Жоржом Юпеном (Georges Hupin), председателем ГРЕСЕ-Бельгия, и наша исследовательская группа тут же заказала полдюжины экземпляров книги Янова, чтобы самим ознакомиться с разнообразными аспектами русской мысли – от славянофилов XIX века до неославянофилов брежневской эры. Позднее де Бенуа, который связался со мной сразу после выхода моего большого реферата статьи Штраусса, представил работу Янова на страницах журнала “Фигаро-Магазин” (Figaro-Magazine). Нашей целью было, как вы понимаете, примирение прорежимных и диссидентских славянофилов между собой перед лицом западников из всех лагерей, для формирования в России враждебного отношения к культурному, экономическому и военному господству США. Для нашей небольшой группы в Брюсселе самым важным было защитить русскую идентичность и верность геополитическим интересам царской и советской России в Центральной Азии и на Кавказе, в Сибири и на китайской границе, вне велико-европейской, или евро-сибирской, общности. Ален де Бенуа и после своей статьи о работе Янова в журнале “Фигаро-Магазин” и досье о вечной России (несмотря на коммунизм) во французском журнале “Элементы” (Eléments) так и не занял чёткой позиции по этому вопросу. Без сомнения, это произошло вследствие того, что русская история, как и всякая другая великая историческая тема, ему неинтересна. Этот интеллектуальный недостаток и объясняет враждебность де Бенуа и его заместителя Шарля Шампетье (Charle Champetier) к блестящим геополитическим идеям молодых авторов вроде Александра Дель Валле (Alexandre Del Valle), который даёт свой, очень живой, но твёрдый и последовательный ответ Европы на американские проекты Збигнева Бжезинского, изложенные в его книге “Великая шахматная доска” (The Grand Chessboard, 1996). Этот смелый переход нашего альтернативного мира интеллектуалов к планетарной Realpolitik и послужил причиной упорной ненависти к Дель Валле со стороны тандема Бенуа-Шампетье, которые упрямо хотят превратить Новых Правых (ND) в милый клуб по интересам, состоящий из социологов-любителей, со смешным снобизмом жонглирующих пустыми, дутыми и мало адекватными концепциями. Антиамериканизм де Бенуа и те немногие следы русофилии, которые можно обнаружить в его статьях, исходят не из Realpolitik, а из онанистического и обветшавшего эстетства. Какое бессилие мысли! Какой грустный эпилог!

1981: прусская выставка в Берлине

Проведённая в 1981 году в рамках Новых Правых (ND) “Берлинская выставка прусской истории” сыграла немалую роль в смещении базовой геополитики движения в сторону русофилии. Работы Петера Брандта (Peter Brandt) (сына Вилли Брандта), Вольфганага Фенора (Wolfgang Venohr), Бернта Энгельмана (Bernt Engelmann), Кристиана фон Крокова (Christian von Krokow) и Себастьяна Хаффнера (Sebastian Haffner) помогли значительной части немецкой публики осознать судьбу, связывающую Германию и Россию. Схожим образом в националистическом лагере труды Густава Зихельшмидта (Gustav Sichelscmidt), Вольфганга Штраусса, Эрнста фон Заломона (Ernst von Salomon), Бертольда Мака (Bertold Maack), Гельмута Дивальда (Helmut Diwald) и Иоахима Фернау (Joachim Fernau) уничтожили последние проамериканские настроения. Богатство литературы о Пруссии поразило, в первую очередь, де Бенуа, а затем и товарищей, более или менее близких к французским Новым Правым (ND). Как-то вдруг они вспомнили и дружбу Вольтера с Фридрихом II (о чём прекрасно рассказали Хаффнер и Фенор). На более фундаментальном уровне, выйдя за пределы эстетского любования прусским классическим искусством Гилли (Gilly), Шинкеля (Schinkel), фон Кленце (von Klenze) или поражающим военным искусством прусских офицеров, французские Новые Правые (ND), пусть через 100 лет, но осознали, вслед за французскими стратегами и дипломатами после 1870 года, что стратегическая глубина прусско-русского союза делает европейскую крепость непобедимой. Вопреки сторонникам французского “реваншизма” между 1871 и 1919 гг., некоторые представители французских Новых Правых (ND), весьма подкованные в геополитике, подразумевали (в качестве радикального способа достижения независимости Европы) присоединение территориальной массы Шестигранника (Hexagon) и французских сил быстрого ядерного развёртывания (force de frappe) к этому потенциальному блоку, на который намекнула берлинская выставка о Пруссии; затем этот блок простёрся бы от Атлантики до Тихого Океана.

После берлинской выставки Германию поразила мода на “национал-нейтрализм” – внушительный ряд сценариев был разработан участниками всех идеологических движений с целью выйти из тупика ялтинского двухполюсного мира и раздела Германии. Каждый из этих сценариев должен, очевидно, учитывать один важный исторический факт: предложение Сталина в 1952 году, предусматривающее объединение Германии в обмен на её нейтралитет, что в какой-то степени восстановило бы бисмарковский “мягкий нейтралитет” в конфликтах России и Запада (Крымская война). Немецкие дискуссии перед перестройкой заставили нас перечитать договоры, исследовать их происхождение и прекратить мыслить в политике в терминах идеологий. В середине дебатов об установке ракет и полезности НАТО (“бомбе замедленного действия”, как сказал Альфред Мехтершаймер (Alfred Mechterscheimer) в те дни) я опубликовал подборку материалов, досье в журнале “Ориентации” (Orientations, №2, 1982) и произнёс приветственную речь на конференции сотрудников ГРЕСЕ в “Гераклитовском кружке” (Cercle Héraclite) в Париже. В 1986 году, по случаю ежегодного собрания этой ассоциации Новых Правых (ND), я перечислил и обсудил все проекты нейтралитета (за исключением полного разоружения) на европейском уровне. Как бы то ни было, эта столь важная и критическая тема обсуждалась в рамках французских Новых Правых (ND) лишь поверхностно – в отличие от того, что происходило в это время в Германии, особенно на страницах журнала “Мы сами” (Wir Selbst) Зигфрида Бублиса (Siefried Bublies). Я же никогда не прекращал исследования в этом направлении.

Поездка в Москву

В конце марта – начале апреля 1992 года, благодаря приглашению Александра Дугина, я оказался в Москве рядом с де Бенуа на пресс-конференции для российских журналистов. Там я вынужден был обратить внимание, что лидер французских Новых Правых (ND) систематически пропускал все вопросы, относящиеся к европейской дипломатической истории, подоплёке Крымской войны и т.д., хотя эти вопросы вызывали не просто интерес, а настоящую страсть русской аудитории. Один из редакторов журнала “Наш Современник” пытался выяснить позицию западноевропейских Новых Правых на вечный балканский вопрос после разыгравшегося в 1991-92 гг. насилия в Словении и Хорватии. Разумный ответ должен был включать в себя перечисление условий разнообразных договоров, устанавливавших в недавнем прошлом хрупкое равновесие на Балканах и Дунае, как то – договор в Сан-Стефане 1878 года, Берлинский договор того же года, Версальский договор, соглашение между Венгрией и Румынией, соглашения о навигации по Дунаю, с участием или неучастием России/СССР и т.д. Наши русские собеседники пытались обратить наш взгляд в историю, хотели мы того или нет, и не ждали от нас какого-то чудесного рецепта а-ля западные СМИ – набор готовых идей, не решающих ни одну проблему. Только благодаря моему постоянному и внимательному чтению журнала “Вопросы Восточно-европейской истории” (Forschungen zur osteuropäischen Geschichte), издающегося в Висбадене Отто Харрасовицем (Otto Harrasowitz), я смог принять участие в этом обсуждении. Ален де Бенуа же был явно не готов. В голове этого человека множество идей, пусть прекрасных, но совершенно бесплотных. История ему неинтересна.

Отсюда его паника, когда через год в результате знаменитого парижского дела “красно-коричневых” он стал главной мишенью полудюжины придурочных журналистов, ищущих сенсации. По-моему, всё дело было не в идеологии (будь она красная, коричневая, зелёная, голубая или жёлтая), а в пересмотре европейской истории с помощью внимательного прочтения договоров, определивших её путь; и всё это в то время, когда Европа действительно могла сделать решительный, качественный скачок. Хотя война в Персидском заливе в январе-феврале 1991 года с ясностью показала геополитическую слепоту Европы и её покорность США. Когда я, вместе с Михелем Шнайдером (Michel Schneider), Кристианом Пигасе (Christain Pigacé), Рамоном Блан-Коленом (Ramon Blanc-Colin), Жаком Марло (Jacques Marlaud) и другими, попытался ответить на этот американский геополитический вызов на страницах журнала “Национализм и республика” (Nationalisme et République), Ален де Бенуа не нашёл ничего более умного, чем начать клеветническую и злобную кампанию против этого нового голоса прессы. Я не ответил на выпады де Бенуа, а Жак Марло капитулировал и принял всю чушь, которую тот распространял, за чистую монету. На самом деле причинами этих действий лидера ГРЕСЕ была чистая коммерция: “Национализм и республика” был конкурентом его собственных журналов!
Обобщая, скажем, что фактор России был введён в оборот французскими Новыми Правыми (ND) в самом начале переоткрытия Мёллера ван ден Брука и, соответственно, идей, изложенных Достоевским в его “Дневнике писателя”; впоследствии, на уровне Realpolitik – которая, к сожалению, так и не получила методологической переоценки со стороны лидера парижских Новых Правых (ND), как и в случае с Молером, – переоценка “русского” фактора была адекватным ответом на удушающую американскую опеку, одним из аспектов которой является культурная война. Русофилия, вдохновлённая Мёллером Ван ден Бруком и Достоевским, позволила остаться в границах консервативно-революционной мысли, избежать впадения в псевдомарксистский оппортунизм (как некоторые аспекты “левого голлизма”) и ответить на американский вызов погружением в действительную и трагическую историю Европы и России.