samedi 30 mars 2013

Les relations germano-espagnoles de 1936 à 1940

Archives 1987

Les relations germano-espagnoles de 1936 à 1940

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[Ci-dessous Johannes Bernhardt, l'homme qui servit d'intermédiaire entre Hitler et Franco. Le résultat de ses bons offices, ce fut la livraison de matériels, dont des avions de transport et des bombardiers : ci-dessus des éléments de la « Légion Condor » s'affairent autour d'un Heinkel 111, dont les prestations allaient contribuer à la victoire franquiste de manière non négligeable.]
Il est un chapitre peu connu de l'histoire européenne de ce siècle : celui des relations germano-espagnoles de 1930 à 1945. L'histo­rien Matthias Ruiz Holst vient de combler, en quelque sorte, une lacune de l'histoire contemporaine en faisant paraître un ouvra­ge concis, didactique, clair, bien formulé sur cette question cruciale, qui, parallèlement, met en exergue bon nombre de caractéristi­ques des régimes national-socialiste et fran­quiste.

Franco fait appel aux Allemands

Johannes-BernhardtLa République espagnole (1931-1939) avait établi des relations commerciales suivies tant avec la République de Weimar qu'avec l'Allemagne de Hitler. Les relations entre les 2 pays étaient donc des plus banales. Tout change dès qu'éclate la guerre civile : les troupes de Franco, principalement mas­sées au Maroc, doivent trouver les moyens de franchir le Détroit de Gibraltar, pour ap­puyer les rebelles anti-républicains de la Pé­ninsule. Ceux-ci, au départ, n'avaient guère enregistré de succès. Un simple coup d'œil sur la carte permettait de voir que les Ré­publicains étaient restés maîtres des villes principales (Madrid, Barcelone, Valence et Bilbao). Franco envoie aussitôt une déléga­tion à Rome pour demander l'appui de Mus­solini, ainsi qu'un capitaine Arranz à Berlin, accompagné d'un intermédiaire allemand, Jo­hannes Bernhardt. La mission des 2 hom­mes consistait essentiellement à demander la livraison d'avions, capables de faire passer les troupes du Maroc en Andalousie. Appa­remment sans consulter personne, ni les ins­tances du parti ni les diplomates profession­nels, Hitler accepte la proposition de Fran­co.

Pour Holst, cette décision rapide indiquerait que Hitler, en se conciliant Franco, tenait compte d'un projet géo-stratégique à long terme qu'il concoctait depuis longtemps. En effet, en se créant un allié à l'Ouest, il bouleversait tout l'équilibre ouest-européen ; le gouvernement républicain francophile se­rait remplacé par un gouvernement hostile à la France, empêchant du même coup que ne se constitue un bloc franco-hispanique allié à l'Union Soviétique. En brisant la cohésion de l'Ouest latin, Hitler pouvait, pense Holst à la suite de l'historien espagnol Ángel Viñas, réa­liser par les armes et par l'économie son plan de création d'un espace vital dans l'Est européen, sans risquer une guerre sur 2 fronts.
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[La situation du front en juillet 1936 (à g.) et en juillet 1938 (à d.). Après la conquête de la Catalogne, et la chute de Barcelone, Franco tiendra définitivement la victoire. L'Espagne cesse d'être un atout pour la France qui, ipso facto, se retrouve coincée entre une Allemagne puissante et une Espagne affaiblie mais favorable à sa protectrice germanique. L'équilibre européen de Versailles est rompu, d'autant plus que Hitler réalise l'Anschluß et annexe le territoire des Sudètes.]
odessa10.jpg[Si l'ltalie et l'Allemagne arment Franco, la France du Front Populaire et l'URSS arment les Républicains. Ci-contre un navire russe, dont le port d'attache est Odessa, arrive à Barcelone sous les acclamations d'une foule nombreuse, massée sur les quais. Après la victoire franquiste, Staline changera en quelque sorte son fusil d'épaule et préférera s'allier à Hitler. En août, le pacte germano-soviétique est signé à Moscou entre Molotov et Ribbentrop. Les religionnaires communistes et les occidentalistes connaissent un désarroi majeur. Franco, qui assied son régime sur l'anti-communisme et est débiteur de l'Allemagne, ne sait plus sur quel pied danser. L'arrière-plan de l'alliance entre Hitler et Staline demeure obscur. La plupart des historiens contemporains n’y voient qu'une alliance purement tactique et négligent l'étude des différentes forces divergentes qui animaient encore les sociétés russe et allemande, malgré la dictature. C'est sur base d'une telle analyse que l'on découvrira sans doute, un jour, la clef de l'énigme.]

Isoler la France

Grâce à la nouvelle configuration géostraté­gique que l'aventure franquiste permettait d'envisager, l'Allemagne n'était plus coincée entre une France rouge, alliée à une Es­pagne sociale-démocrate, et une URSS qui avançait aussi ses pions en Tchécoslovaquie. En revanche, si Franco réussissait son coup avec l'appui germano-Italien, ce serait la France du Front Populaire qui serait coincée entre une Allemagne industriellement forte et socialement stabilisée et une Espagne al­liée au Reich et économiquement complé­mentaire de la machine industrielle tudes­que. D'autant plus qu'au Nord, Léopold III s'apprêtait à dénoncer les accords militaires franco-belges et à opter pour une neutralité stricte.

Prudents, Hitler et Mussolini ne reconnais­sent les “nationaux” comme gouvernants de l'Espagne que le 18 novembre 1936. Le pre­mier ambassadeur allemand dans l'Espagne nationale fut le Général von Faupel, préféré d’Hitler et du parti. L'objectif de von Fau­pel, c'était de mettre sur pied un État es­pagnol calqué sur l'appareil “social-révolu­tionnaire” allemand ; von Faupel favorisera ainsi les éléments les plus “gauchistes” de la Phalange, organisation complètement dislo­quée après la mort de son leader José Anto­nio. L'ambassadeur allemand favorisera Manuel Hedilla que Franco fera condamner à mort. Avec la chute du prolétarien social-justicia­liste Hedilla, nous constatons un premier cli­vage, insurmontable, entre Allemands et Es­pagnols : Franco ne veut pas d'une révolution sociale et demande à Hitler que von Faupel soit évincé.

Créer le chaos en Méditerranée occidentale

Après l'incident Hedilla-Faupel, la Grande-­Bretagne conservatrice se rapproche de Franco, heureux de pouvoir contre-balancer ainsi l'influence allemande, de plus en plus forte. Franco peut ainsi jouer sur 2 ta­bleaux et marchander les compensations de­mandées par le Reich pour sa contribution militaire à la guerre civile. Après Munich, qui constitue incontestablement un succès de la diplomatie hitlérienne, Franco se rappro­che une nouvelle fois de l'Allemagne, en passe de devenir maîtresse du centre du continent, sans renoncer aux acquis de ses rapprochements avec les démocraties occi­dentales.

Au début de l'année 1939, les rela­tions germano-espagnoles sont positives, dans un environnement international de plus en plus complexe. La victoire finale des natio­naux ne faisant plus aucun doute, quelques esprits machiavéliens, à Berlin, en viennent à souhaiter un pourrissement de la situation et une prolongation de la guerre civile es­pagnole. En effet, si la guerre durait long­temps, le Reich pouvait gagner du temps : Anglais et Italiens se seraient affrontés en Méditerranée pour le contrôle des Baléares ; Italiens et Français se seraient retrouvés à couteaux tirés pour la Tunisie, etc. Pendant ce temps, les Allemands auraient eu les mains libres pour réaliser l'Anschluß et rè­gler le problème de la Tchécosolovaquie. De plus, les Britanniques, aux prises avec les Italiens, auraient cherché à se ménager les bonnes grâces de Berlin et, du coup, la France, trop faible, n'aurait pas pu s'atta­quer seule à l'Allemagne.

L'Espagne : un allié de l'Axe très affaibli

Quand, le 1er avril 1939, la guerre civile es­pagnole prend fin avec la victoire des fran­quistes, l'Espagne est exsangue, son potentiel industriel est réduit à rien et, à cause d'une destruction systématique des moyens de transport, le ravitaillement de la population connaît une situation catastrophique. Alle­mands et Italiens s'aperçoivent qu'ils se sont donné un allié dans le sud-ouest européen mais que cet allié est si affaibli qu'ils se­ront obligés de subvenir partiellement à ses besoins, s'ils veulent faire valoir à leur pro­fit les atouts géostratégiques de sa configu­ration péninsulaire.
En cas de conflit entre l'Axe Rome-Berlin et l'Entente Paris-Londres, l'Espagne représente un ensemble de bases potentielles, importantes pour la mai­maîtrise de la Méditerranée occidentale et de l'Atlantique. Le souci de Berlin, dans les 6 premiers mois de 1939, c'est de renforcer le potentiel militaire espagnol, sans que la Wehrmacht n'ait à en souffrir et sans que Franco ne doive s'adresser aux puissances de l'Entente. Résultat : l'Espagne conserve un statut de stricte neutralité, qu'elle envisage de garder pendant 5 années, tout en si­gnant des accords avec le Reich.

Pour l'Italie : un accès à l'Atlantique ; pour l'Espagne : une nouvelle « dimension impériale »

Afin de ne pas laisser à l'Axe l'exclusivité d'un partnership privilégié avec l'Espagne, l'Angleterre et la France assouplissent leurs positions et nomment Peterson et le Maré­chal Pétain, personnalités non contestées par les Espagnols, aux postes d'ambassadeurs à Madrid. Les Espagnols germanophiles et fas­cisants, dont le Ministre de l'Intérieur Serrano Súñer, prônent une intensification des contacts avec Rome et Berlin, afin de faire pression sur la France pour qu'elle cède en Afrique du Nord les territoires convoités par l'Espagne. Avec les Baléares comme bases, une alliance hispano-italo-allemande pourrait couper la France de l'Algérie, affirmait, menaçant, un ambassadeur espagnol en Tur­quie.

Conscients de la menace, les Anglais, par l'intermédiaire de Lloyd George, arguent que l'Espagne, de par sa position géogra­phique, ne peut entièrement se désolidariser de la thalassocratie britannique, surtout quand son ravitaillement demeure précaire. Súñer, lui, ne désarme pas et suggère à Mussolini une « réorganisation de l'espace ouest-méditerranéen » : le Maroc tomberait entièrement sous la coupe des Espagnols, tandis que l'Algérie et la Tunisie entreraient dans la sphère d'influence italienne ; ainsi, Espagnols et Italiens contrôleraient conjoin­tement le Détroit de Gibraltar et l'accès à l'Atlantique. L'intérêt italien, dans ses pro­jets et spéculations, c'était précisèment d'acquérir cet accès à l'Atlantique ; l'Espa­gne, quant à elle, souhaitait sortir de 3 siècles d'isolement et retrouver une “dimen­sion impériale”.

Franco désapprouve le pacte germano-soviétique mais refuse une alliance ouest-européenne anti-allemande

Après le coup de Prague, perpétré par Hit­ler, et l'invasion de l'Albanie par Mussolini, la situation en Europe devient terriblement instable, ce qui inquiète Franco, soucieux de ne se voir entraîner dans un conflit, alors que son pays panse encore les plaies affreu­ses de la guerre civile. Franco estime que l'Europe a besoin d'un minimum de 5 an­nées de paix et joint sa voix à celles de Léopold III, du Pape et de Mussolini qui de­mandent aux belligérants anglais, français, allemands et polonais la localisation du con­flit quand éclate la guerre, le 1er septembre 1939.

Les relations germano-espagnoles vont se rafraîchir considérablement à cause du Pacte germano-soviétique. L'anti-communis­me était devenu l'idéologie stabilisatrice du nouveau régime espagnol, arrivé au pouvoir avec l'aide allemande. Comment dès lors faire accepter, par l'opinion publique, l'al­liance entre Hitler et Staline ? Franco, par l'intermédiaire de son ambassadeur Magaz, laisse entendre sa réprobation et son inquié­tude de voir l'URSS s'étendre à l'ouest au détriment de la Pologne catholique.
La pres­se espagnole commente les dangers de l'ac­croissement du bolchévisme et adopte une attitude résolument pro-finlandaise quand Staline attaque la petite puissance nordique le 30 novembre 1939. Le tandem germano-­russe, aux possibles effrayants pour toute conscience occidentaliste et catholique, va servir d'épouvantail utile à la France et à l'Angleterre, qui suggèrent à Franco une “al­liance ouest-européenne”, suffisamment soli­de pour faire face à la “barbarie germanique et slave”. Français et Anglais s'apprêtaient à “blanchir” totalement Franco aux yeux de leurs opinions publiques respectives, de fa­çon, spéculaient-ils, à ce que l'Espagne puis­se opérer un retour brillant sur la scène in­ternationale. Franco, conscient du caractère intéressé de ces avances, restera toutefois sceptique et ne s'engagera pas.
Fin 1939, les relations germano-espagnoles sont donc au plus bas ; la France et l'An­gleterre tentent de reprendre pied en Es­pagne et Franco joue sur tous les tableaux pour améliorer le sort de son malheureux pays, tout en marquant sa réticence à l'é­gard du jeu de Ribbentrop et Molotov.

Revendications espagnoles en Afrique du Nord

À partir des premiers mois de 1940, l'Es­pagne tentera un rapprochement progressif avec l'Allemagne, Franco étant soulagé de voir que la coopération germano-soviétique s'était bornée à la Pologne, réglant du même coup la question du Corridor de Dantzig, et ne s'était pas étendue à la Finlande. L'I­talie agissait de même, resserrant encore davantage les liens qui l’unissaient à l'Alle­magne. Franco s'aperçoit que l'alliance ger­mano-russe n'a d'autre but que de permettre à la puissance allemande de se tourner vers l'Ouest et de ne pas ouvrir un front orien­tal. Cette volonté apparente d'en découdre avec la France incite les Espagnols et les Italiens à réitérer leurs revendications sur le Maroc, la Corse, la Tunisie et l'Algérie.

Du côté allemand, les avances espagnoles sont ignorées : Goering refuse de livrer un matériel précieux dont a besoin l'Allemagne, pas encore prête militairement à affronter Anglais et Français. Les Allemands avaient mal pris les réticences de Franco à l'égard du Pacte Ribbentrop-Molotov. L'Espagne, par le truchement d'un mémorandum secret transmis à l'Ambassadeur allemand en poste à Madrid, essaie la surenchère en laissant sous-entendre que si l'Italie entrait en guer­re aux côtés du Reich, les Alliés ne man­queraient pas d'occuper Tanger, d'élargir la zone entourant Gibraltar et de s'emparer des Baléares. L'Espagne serait ainsi bon gré mal gré jetée dans le camp de l'Axe. Donc, pour empêcher Français et Anglais de se rendre maîtres de la Méditerranée occiden­tale, les Allemands doivent livrer du maté­riel de guerre à l'Espagne et réviser leurs positions.

De la neutralité à la « non-belligérance » ; occupation de Tanger

L'occupation du Danemark et la campagne de Norvège, en avril 1940, met un terme aux démarches espagnoles ; puis, avec la campagne de France, les Allemands attei­gnent les Pyrénées, créant un fait nouveau : une liaison terrestre directe entre l'Espagne et l'Allemagne. Mais Goering ne change pas d'avis : la position “trop neutre” (überneutral) de l'Espagne ne permet pas d'envisager la livraison d'un matériel dont les armées alle­mandes, spécialement la Luftwaffe, ont un besoin pressant. Qui plus est, l'intention des Allemands, après l'effondrement de la Fran­ce, était de pactiser avec les Anglais, donc de mettre la question de Gibraltar au frigo.
Les Espagnols, eux, cherchent surtout à combler le vide laissé par la France en Afrique du Nord mais l'état de leur armée et la vétusté de leurs matériels ne permet pas un coup de main définitif. Pour faire fléchir les Allemands, les Espagnols abandon­nent leur statut de neutralité pour adopter celui, hybride, de “non-belligérance” ; aussi­tôt, des unités espagnoles occupent la zone internationale de Tanger, au moment où les troupes allemandes pénètrent dans Paris. Hitler se félicite de cette initiative espa­gnole et incite Vigón et Franco à s'emparer de Gibraltar de la même façon, modifiant de la sorte sa volonté préalable de ménager les Anglais.

Le dilemme : parier sur l'Espagne ou ménager la France de Vichy

Mais satisfaire les ambitions espagnoles comportait des risques énormes, notamment celui de devoir venir en aide à l'Espagne mal armée en cas de riposte anglaise. Si l'Espagne souhaite occuper Gibraltar, elle doit le faire seule, sans appui allemand. D'autant plus que l'Allemagne renonce à oc­cuper totalement la France, afin d'empêcher que la flotte française ne passe aux Anglais et qu'un gouvernement français ne s'installe en Algérie pour poursuivre la guerre. Hitler choisit donc la conciliation avec la France, ce qui déçoit et contrarie Ciano, même si celui-ci perçoit chez le dictateur allemand une certaine duplicité : vouloir ménager pro­visoirement la France pour pouvoir pactiser avec l'Angleterre et, éventuellement, s'en­tendre avec elle sur le dos de la France.

Pour l'Espagne, l'armistice signé par Pétain constitue un obstacle à ses visées nord-afri­caines. En effet, si la France avait continué la guerre et déménagé son Parlement en Al­gérie, l'Espagne aurait constitué une zone de transit pour les armées germaniques et Tan­ger une excellente tête de pont pour l'Axe, cette fois augmenté de l'Espagne. Dans les milieux germanophiles espagnols, on parlait déjà de soulever les tribus marocaines hosti­les à la France, de réveiller les souvenirs de la Guerre du Rif, afin de faciliter la main­mise hispano-germanique sur le Maroc et préparer l'invasion et le dépeçage de l'Algé­rie. Ces projets n'ont jamais vu le jour, par­ce que l'Allemagne n'était pas en mesure de livrer du matériel à l'Espagne, ne le souhai­tait pas vraiment et espérait un armistice avec l'Angleterre qui, elle aussi, avait des intérêts en Méditerranée qu'il ne fallait pas contrarier.

En juillet 1940 : liquider l'Angleterre ou ouvrir la guerre à l'Est ?

Au début du mois de juillet 1990, Hitler es­pérait encore que l'Angleterre allait accep­ter ses propositions de paix. Mais, 2 se­maines plus tard, il dut se rendre à l'évi­dence : Londres était décidée à continuer la guerre et pariait sans nul doute sur un ren­versement de l'alliance germano-russe et/ou sur une entrée en guerre des États-Unis. Hitler, dit Holst, voulait alors mettre son projet de guerre à l'Est immédiatement à exécution et s'emparer des matières premiè­res russes. Une rapide victoire à l'Est au­rait, pensait Hitler, contraint les Anglais à accepter les propositions allemandes, avant que les États-Unis ne soient prêts à entrer en guerre.

Avec Jodl, Hitler se décide finalement à poursuivre la guerre contre l'Angleterre en attaquant directement les Îles Britanniques, d'abord par une offensive aérienne, prépara­trice d'un débarquement. Parallèlement à cette attaque directe, l'Axe devait déployer une stratégie “périphérique”, consistant à ex­clure les Anglais de la Méditerranée, en bloquant Suez et Gibraltar et en coupant la route du Moyen-Orient. Cette perspective impliquait la constitution d'un “bloc conti­nental”, dont l'objectif serait de ramener la thalassocratie britannique à la raison et d'empêcher toute velléité américaine d'inter­vention dans les affaires du Vieux Monde.

Le 27 septembre, Allemands, Italiens et Ja­ponais signent un Pacte Tripartite allant dans ce sens, Pacte auquel est également conviée l'Union Soviétique. La stratégie alle­mande s'était donc radicalement transformée au cours de l'été 1940 : en juillet, on envisa­geait un coup contre la Russie et en sep­tembre, on réitérait le projet d'alliance con­tinentale dirigée contre les puissances mari­times. L'Allemagne oscillait entre 2 solu­tions : 1) abattre l'URSS pour s'emparer de ses matières premières et ne plus dépendre des livraisons russes et 2) forger un bloc continental, impliquant la libération de la Méditerranée de la présence anglaise et verrouillant l'Europe et l'Afrique du Nord à l'encontre de tout interventionnisme améri­cain.

Création d'un “bloc continental” et éviction des Anglais

En septembre, c'est indubitablement la se­conde solution qui prime et, automatique­ment, l'Espagne acquiert, dans ce jeu, une place prépondérante. Le “bloc continental” doit présenter aux thalassocraties anglaise et américaine une façade s'étendant du Cap Nord au Maroc. Des agents de l'Abwehr de Canaris se rendent en Espagne, accompagnés de militaires détachés auprès de Vigón, chef de l'État-major espagnol. Objectif : étudier les possibilités de s'emparer de Gibraltar et préparer l'entrée de l'Espagne dans la guerre et ce, dans les conditions optimales.

Mais la situation de l'Espagne est tellement précaire que l'Allemagne ne peut prendre en mains ni la machine militaire espagnole ni le ravitail­lement de la population. De plus, un aligne­ment de l'Espagne sur l'Axe impliquerait im­médiatement une attaque anglaise contre les Canaries, les Baléares, le Portugal ou le Maroc espagnol, à laquelle l'Espagne n'était en mesure de faire face. L'Allemagne ne pouvait pas prendre le risque d'épauler son allié ouest-méditerranéen dans de telles conditions.

Hitler et Franco à Hendaye

D'autres considérations bloquent le projet d'alliance germano-espagnol : l'attitude fon­cièrement anti-française des Espagnols risque de faire basculer les Français d'Afrique du Nord dans le camp anglo-gaulliste et de ré­duire à néant la collaboration avec Vichy. Pour les Allemands, incapables de contrôler seuls le territoire métropolitain français sans l'aide du gouvernement de Vichy, il était important que les colonies d'Afrique du Nord restent fidèles au Maréchal Pétain. Le 4 oc­tobre, Hitler fait part à Mussolini de ses in­tentions de ménager à la fois Espagnols et Français et demande au Duce de l'aider à calmer et limiter les revendications espagno­les.
C'est avec ce plan de conciliation en tête qu’Hitler se rend à Hendaye pour y rencontrer Franco. Hitler voulait que Franco se rende compte que la France n'était pas encore totalement hors jeu et que, pour l'instant, vu la faiblesse relative de l'Alle­magne, qui ne pouvait se permettre de con­trôler à la fois le territoire métropolitain français et les colonies d'Afrique du Nord après conquête militaire, il était impossible de promettre officiellement à l'Espagne, elle aussi trop faible, d'élargir sa souveraineté à l'Oranie algérienne et au Maroc. Franco de­vait comprendre qu'il fallait éviter à tout prix que la France de Vichy ne tombe entiè­rement dans le camp anglo-gaulliste.
À Hendaye, Franco demandera avec insistan­ce la garantie allemande pour ses projets d'expansion en Afrique du Nord. Hitler ne pouvant lui concéder une telle garantie, Franco refusa l'entrée en guerre de l'Espa­gne. Le mois suivant, en novembre, Hitler était davantage prêt à céder aux Espagnols, car les revers italiens en Grèce faisaient craindre une intervention plus musclée des Britanniques en Méditerranée, ce qui ren­dait nécessaire le verrouillage de Gibraltar, action ne pouvant se concrétiser qu'avec la complicité espagnole. Le 7 décembre, finale­ment, après avoir dressé le bilan de ses maigres forces et malgré les garanties alle­mandes, Franco refusera définitivement l'en­trée en guerre de son pays aux côtés de l'Axe.

Le livre de M. R. Holst nous retra­ce en détail les péripéties des relations ger­mano-espagnoles de 1936 à décembre 1940. La suite des événements ne concerne pas son mémoire. Pour la connaître en détail, le lecteur se référera à un autre travail, tout aussi méticuleux : celui de Klaus-Jörg Ruhl (Spanien im Zweiten Weltkrieg : Franco, die Falange und das “Dritte Reich”, Hoffman & Campe, Hamburg, 1975). Ruhl retrace toutes les tentatives de faire basculer l'Espagne dans le camp de l'Axe, au besoin par un putsch contre Franco de Muñoz Grandes, commandeur de la Division Azul combattant sur le Front de Leningrad. Un chapitre est également consacré à la chute de Serrano Súñer le Ministre de Franco le plus favora­ble à l'Axe.

Échec du bloc continental

Les projets de collaboration suggérés par les nationaux espagnols en 1940, avec le plan audacieux d'une réorganisation du bassin oc­cidental de la Méditerranée, aurait sans doute permis de contrer te débarquement al­lié de novembre 1942 en Afrique du Nord, si Espagnols, Italiens, Marocains et français de Vichy étaient parvenus à s'accorder et à s'organiser militairement de façon satisfai­sante, sans aucune aide du Reich qui, de toute façon, n'aurait pu participer à la dé­fense du front atlantique ibéro-marocain de manière satisfaisante. Reste le facteur rus­se : la réalisation du bloc continental, envisa­gé de juillet à novembre 1940 par Berlin, n'aurait pu se concrétiser qu'avec la compli­cité soviétique, l’ouverture d'un second front exigeant trop d'efforts de la part de l'Alle­magne.

Les méfiances réciproques entre na­tionalismes européens (celles qui troublaient les relations entre Français et Espagnols, la méfiance de Franco à l'égard de la compli­cité Hitler/Staline, l'hostilité de Ciano à l'encontre de la France, la phobie anti-russe de Hitler) n'ont permis que des actions par­tielles, concoctées et menées à la hâte, sans que ne soient réellement pris en compte les intérêts globaux du continent. Hitler ne vo­yait d'avenir qu'à l'Est, quand l'Ukraine se­rait sous domination allemande et négligeait la Méditerranée, façade défensive contre les thalassocraties, et l'Afrique du Nord, glacis indispensable pour l'Europe unifiée. C'est le reproche que lui adressait Mussolini peu avant sa mort tragique, lors d'une con­versation privée avec Victor Barthélémy, adjoint de Doriot...

♦ Matthias Ruiz HOLST, Neutralität oder Kriegsbeteiligung ? Die deutsch-spanischen Verhandlungen im Jahre 1940, Centaurus ­Verlagsgesellschaft, Ptaffenweiler, 1986, 231 p.
► article publié sous le pseudonyme de "Luc Nannens", in Vouloir n°43/44, 1987.

vendredi 22 mars 2013

Trois livres sur les relations germano-soviétiques de 1918 à 1944

Archives, 1989
Trois livres sur les relations germano-soviétiques de 1918 à 1944

papen_10.jpg[Ci-contre 2 personnages importants de la République de Weimar : von Papen et Kurt von Schleicher, ici en 1932,  respectivement alors Reichskanzler et Reichswehminister, lors d'une commémoration militaire à Berlin. Von Schleicher constatera que son armée ne pouvait contenir les éléments communistes et nazis si ceux-ci unissaient leurs forces. Son objectif : maintenir le statu quo (réparations incluses) en demandant aux Alliés de pouvoir disposer de 300.000 hommes. Cette éventualité inquiétait les Soviétiques, car elle aurait pu déboucher sur une alliance franco-germano-polonaise. Le conflit entre von Schleicher voulant temporiser la situation socio-politique et l'ultraconservateur von Papen décrétant la loi martiale ne fera que rendre plus instable le gouvernement de Hindenburg.]

La problématique complexe des relations germano-soviétiques revient sur le tapis en Allemagne Fédérale depuis quelque temps. Trois livres se sont penchés sur la question récemment, illustrant leurs propos de textes officiels ou émanant de personnalités politiques. Pour connaître l'arrière-plan de l'accord Ribbentrop-Molotov, l'historien britannique Gordon Lang, dans le premier volume de son ouvrage,
♦ “... Die Polen verprügeln...” : Sowjetische Kriegstreibereien bei der deutschen Führung 1920 bis 1941
[1er vol. : 1914 bis 1937, Askania-Weißbuchreihe, Lindhorst, 1988, 176 p. ; cf. aussi vol. 2 : von 1936 bis 1945, 1989, 176 p.] retrace toute l'histoire des rapprochements entre l'Allemagne et l'URSS, isolée sur la scène diplomatique, contre les puissances bénéficiaires du Traité de Versailles et contre l'État polonais né en 1919 et hostile à tous ses voisins. L'enquête de Gordon Lang est minutieuse et, en tant que Britannique, il se réfère aux jugements sévères que portait David Lloyd George sur la création de l'État polonais. Lloyd George, en effet, écrivait :
« La proposition de la Commission polonaise, de placer 2.100.000 Allemands sous la domination d'un peuple qui, jamais dans l'histoire, n'avait démontré la capacité de se gouverner soi-même, doit nécessairement déboucher tôt ou tard sur une nouvelle guerre en Europe orientale ».
Le Premier Ministre gallois n'a pas été écouté. John Maynard Keynes, qui quitta la table de négociation en guise de protestation, n'eut pas davantage l'oreille des Français qui voulaient à tout prix installer un État ami sur les rives de la Vistule. Notable exception, le Maréchal Foch dit avec sagesse : « Ce n'est pas une paix. C'est un armistice qui durera vingt ans ».

Ni les Soviétiques, exclus de Versailles et virtuellement en guerre avec le monde entier, ni les Allemands, punis avec la sévérité extrême que l'on sait, ne pouvaient accepter les conditions du Traité. Leurs intérêts devaient donc immanquablement se rencontrer. En Allemagne, les troupes gouvernementales et les Corps Francs matent les insurrections rouges, tandis que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont assassinés. D'autres chefs rouges, en revanche, furent courtisés par le gouvernement anti-bolchévique, dont Radek, emprisonné à Berlin-Moabit puis transféré en résidence surveillée, et Viktor Kopp, venu de Moscou pour suggérer au Directeur du Département de l'Est du Ministère des Affaires Étrangères allemand, le baron Adolf Georg Otto von Maltzan, de jeter les bases d'une coopération entre l'Armée Rouge et la Reichswehr pour lutter contre la Pologne.

Maltzan écrivit, immédiatement après l'entrevue, un mémorandum qui stipulait en substance que, vu l'échec des négociations à Copenhague entre Britanniques et Soviétiques, Lénine voulait éliminer la Pologne, pion des Occidentaux, afin de faire fléchir Londres. Pour réaliser cet objectif, il fallait combiner une entente entre Russes et Allemands. Maltzan explique que l'Allemagne ne marchera jamais avec les Français pour sauver la Pologne, que la Reichswehr, réduite à 100.000 hommes, suffisait à peine pour maintenir l'ordre intérieur, et que des relations avec l'URSS s'avèrraient illusoires tant que la propagande bolchévique vitupérait contre le gouvernement de Berlin et créer des désordres dans la rue. Kopp promit de mettre en frein à cette propagande et suggéra les bases d'un accord commercial, mettant dans la balance l'or russe à échanger contre des locomotives et des machines-outils allemandes.

 
[La situation militaire en Europe au lendemain de Versailles. Le Reich est coincé dans l'étau franco-polono-tchèque qui aligne en pied de paix 1.015.000 hommes et en pied de guerre 8.200.000 hommes. Face à cette masse formidable, la Reichswehr ne peut aligner que 100.000 hommes. La diplomatie allemande jouera donc la carte russe, de façon à coincer la Pologne entre l'Armée Rouge et ses frontières. Quand les milices communistes et national-socialistes tiendront la rue en excitant les masses contre les clauses de Versailles, la Reichswehr s'avèrera insuffisante pour maintenir l'ordre intérieur.]
L'objectif soviétique : renforcer l'industrie allemande et faire vaciller l'Empire Britannique

Au cours des mois qui suivirent, il apparut clairement que l'objectif des Soviétiques était de renforcer l'industrie allemande, de façon à s'en servir comme “magasin” pour moderniser la Russie, dont l'objectif politique n'était pas, pour l'instant, de porter la révolution mondiale en Europe, mais de jeter son dévolu sur l'Asie, l'Asie Mineure, la Perse et l'Afghanistan et de susciter des troubles en Égypte et aux Indes, afin de faire vaciller l'Empire britannique. En juillet 1920, Kopp revient à la charge et fait savoir que l'URSS souhaite le retour à l'Allemagne du Corridor de Dantzig, afin de faciliter les communications commerciales entre le Reich et la Russie, via la Poméranie et la Prusse Orientale. L'aile gauche du parti socialiste polonais reçut l'ordre de Moscou de réclamer le retour aux frontières de 1914, réduisant la Pologne à la province russe qu'elle avait été de 1815 à 1918.

L'objectif des Allemands, surtout de l'état-major du Général von Seeckt, et des Soviétiques était de contourner tout éventuel blocus britannique et de briser la volonté française de balkaniser l'Europe centrale. L'élimination militaire de la Pologne et l'entente germano-russe pèseraient d'un tel poids que jamais les armées françaises exsangues n'oseraient entrer en Allemagne puisqu'un tel geste serait voué à un cuisant échec. Seeckt, avec son armée insignifiante, devait menacer habilement les Français tout en ne les provoquant pas trop, de façon à ce qu'ils ne déclenchent pas une guerre d'encerclement avant que les Russes ne puissent intervenir.

L'analyse était juste mais, sur le terrain, l'Armée Rouge est battue par les Polonais et par la stratégie de Weygand, dépêché dare-dare à Varsovie. Cet échec soviétique, assorti d'énormes compensations territoriales au bénéfice de la Pologne (Traité de Riga, 18 mars 1921), n'empêcha pas la collaboration secrète avec la Reichswehr : toutes les armes interdites à l'Allemagne par les clauses du Traité de Versailles, comme les avions, les bombes, les blindés de combat et de reconnaissance, l'artillerie lourde, les gaz de combat, les canons anti-aériens, etc. furent construites et testées en Russie dans des bases secrètes.

Gordon Lang consacre un très long chapitre sur la collaboration germano-russe partant de l'accord Rathenau-Tchitchérine (1922), avec pour toile de fond l'occupation de la Ruhr (1923) et l'affaire Schlageter, le Pacte de Locarno (1925), le refus de la part de la SPD de réviser les clauses de Versailles, l'éviction de Trotsky et l'avènement de Staline (1927), l'accession de Hindenburg à la Présidence du Reich (1927), la montée du national-socialisme.

Staline donne l'ordre au KPD de collaborer avec la NSDAP

 
La politique de Staline était de créer le socialisme dans un seul pays et de transformer l'URSS en un “croiseur cuirassé”, en lutte contre les impérialismes. Pour parvenir à cet objectif, il fallait industrialiser à outrance un pays essentiellement agricole. On sait à quelles tragédies cette volonté à conduit pour le paysannat slave et les koulaks. L'Allemagne, elle, s'est partiellement sauvée du marasme grâce à cette volonté politique : dès l'arrivée de Staline au pouvoir, les échanges économiques entre les 2 pays quintuplent. Les machines quittent les usines allemandes pour la Russie nouvelle et, en échange, les Soviétiques, livrent du pétrole, des minerais et des céréales.

Quand le parti de Hitler prend de l'ampleur et obtient le soutien de la droite (de la Deutsch-Nationale Volkspartei,  en abrégé DNVP), les communistes allemands visent la création d'un front commun avec la SPD, un parti modéré dont la ligne globale avait été d'accepter bon gré mal gré les réparations. L'ordre de Moscou, formulé par Staline lui-même, exigeait une politique diamétralement opposée : marcher avec la NSDAP contre les modérés qui acceptaient Versailles ! Dans l'optique de Staline, un pouvoir socialo-communiste dans le Reich aurait affaibli l'industrie allemande, réservoir de machines pour la Russie nouvelle, et aurait donc en conséquence diminuer la puissance montante de Moscou. Les communistes allemands reçurent l'ordre précis de ne rien entreprendre d'aventureux contre la droite, contre les nazis ou contre la Reichswehr, de façon à ce que la collaboration germano-russe puisse créer un front anti-occidental et anti-impérialiste.

Le 1er juin 1932, le nouveau gouvernement von Papen place le Général von Schleicher à la tête du Ministère de la Reichswehr en remplacement du Général Groener, fidèle exécutant de la doctrine de von Seeckt. Moscou ordonne aussitôt aux communistes allemands de combattre les sociaux-démocrates et de les présenter à leurs ouailles comme les ennemis principaux de la classe ouvrière. Pas question donc d'assigner ce rôle négatif aux nationaux-socialistes. Le chef du Komintern, Dimitri Manouilski, explique que, dialectiquement, la NSDAP est à l'avant-garde de la dictature du prolétariat tandis que les sociaux-démocrates trompent les masses en agitant l'épouvantail anti-fasciste. Pendant la campagne électorale, la KPD et la NSDAP militent pour une abrogation pure et simple de toutes les clauses de Versailles et rejettent toutes les formes de réparations. La SPD, elle, ne veut pas de révision du Traité et perd sa crédibilité auprès des millions de chômeurs allemands.

La Reichswehr aurait été incapable de mater un putsch conjoint des nazis et des communistes

Aux élections du 6 novembre 1932, malgré le recul des nationaux-socialistes, l'ambassadeur soviétique Khintchouk réitère les ordres de Moscou aux communistes allemands car « Hitler ouvre la voie à une Allemagne soviétisée ». Communistes et Nationaux-Socialistes organisent de concert une grève des transports en commun à Berlin, qui connaît un franc succès. Schleicher est inquiet : il met les circonscriptions militaires en alerte et simule des manœuvres pour savoir si la Reichswehr serait capable de briser un putsch perpétré de concert par les communistes et les nazis.
Le rapport final qui lui est transmis le 2 décembre 1932 est alarmant : l'armée serait incapable de faire face à un putsch unissant les 2 partis “extrémistes”. Ne disposant que de 100.000 hommes, elle est en infériorité numérique devant les 130.000 militants du Kampfbund [Ligue de combat] communiste, renforcés par les 30.000 adolescents de l'organisation de jeunesse, et des 400.000 SA et HJ de la NSDAP. De plus, la réussite du mouvement de grève conjoint dans les transports publics berlinois a démontré que les putschistes éventuels pourraient paralyser les chemins de fer, empêchant tout mouvement de troupes vers les centres insurrectionnels. Schleicher est dès lors obligé, pour sauver la République de Weimar aux abois, de faire des concessions aux Alliés pour que ceux-ci permettent à la Reichswehr de disposer de 300.000 hommes lors de la Conférence de Genève prévue pour 1933.

Poussé dans le dos par le Komintern, la KPD entonne des refrains aussi patriotiques que les nationaux. Le Komintern proclame le 10 janvier 1933 :
« Il faut combattre sans merci les oppresseurs de la nation ! Il faut lutter contre l'occupation de la Sarre, l'oppression des Alsaciens et des Lorrains, contrer la politique rapace de l'impérialisme polonais à Dantzig, lutter contre l'oppression des Allemands en Haute-Silésie, en Pomérélie et au Tyrol du Sud, contre la mise en esclavage des peuples et des minorités ethniques en Tchécoslovaquie, contre la perte de ses droits par le peuple autrichien ».
Mais Moscou continue à faire davantage confiance à la NSDAP.

Le 22 janvier 1933, les hitlériens projettent une manifestation provocatrice devant le quartier général communiste de Berlin. Les Soviétiques donnent l'ordre à leurs coreligionnaires berlinois de ne pas s'y opposer. Après la prise du pouvoir par Hitler, l'immeuble sera perquisitionné et la police y trouvera des “preuves” d'un projet de putsch communiste. Le Reichstag brûle le 27 février, apparemment par l'action d'un communiste hollandais, Marinus van der Lubbe. La KPD est interdite. À Moscou, les milieux gouvernementaux restent calmes et choisissent l'attentisme : il faut sauver les relations privilégiées entre l'URSS et l'Allemagne et ne pas les gâcher par une propagande anti-nazie irréfléchie.

Litvinov, Hitler et Rosenberg

Les Soviétiques refuseront de tenir compte des déclamations anti-communistes des dirigeants nazis. Litvinov avertit cependant Dirksen, ambassadeur du Reich à Moscou, que cette bienveillance cessera si l'Allemagne tente un rapprochement avec la France, comme l'avaient fait les sociaux-démocrates de Stresemann et vraisemblablement le Général Schleicher. Litvinov déclare que le gouvernement soviétique n'a pas l'intention de changer sa politique à l'égard de l'Allemagne mais fera tout pour empêcher une alliance germano-française. En échange, Litvinov promet de ne pas s'allier avec la France et de ne pas réitérer la politique d'encerclement de l'Entente avant 1914, l'URSS n'ayant pas intérêt à reconnaître les clauses du Traité de Versailles et l'existence de l'État polonais. Le 29 avril 1933, Hitler reçoit Khintchouk en présence du Baron Konstantin von Neurath, et promet de ne pas s'occuper des affaires intérieures russes à la condition expresse que les Soviétiques n'interviennent pas dans les affaires intérieures allemandes (en clair : cessent de soutenir les communistes allemands).

Pendant les premières années du régime hitlérien, les relations germano-russes sont donc restées positives avec toutefois une seule petite ombre au tableau : les activités d'Alfred Rosenberg, chef du bureau des affaires étrangères de la NSDAP et rédacteur-en-chef de son organe de presse, le Völkischer Beobachter. Né dans les pays baltes, ayant étudié à Moscou, Rosenberg haïssait le communisme soviétique. Il rêvait d'une balkanisation de l'URSS et notamment d'une Ukraine indépendante. Hitler ne le nomma pas Ministre des Affaires Étrangères du Reich, ce qui soulagea les Soviétiques. Des envoyés spéciaux laissaient sous-entendre régulièrement que si Rosenberg devenait Ministre des Affaires Étrangères, les Soviétiques pourraient être amenés à reconduire leur alliance avec la France. La tragédie de la “Nuit des longs couteaux”, au cours de laquelle Schleicher est éliminé, satisfait Staline qui voyaient dans les victimes des instruments d'une politique d'alliance avec la France (donc avec la Pologne).

Démontant le système de Versailles pièce par pièce, Hitler rapatrie les usines d'armement disséminées en Russie. Les installations de Kama et de Tomka, où furent élaborés les premiers chars allemands et la tactique offensive de l'arme blindée, sont démantelées et reconstruites en Allemagne. Ensuite, c'est au tour du centre aérien de Vivoupal, matrice de la future Luftwaffe. Les usines avaient bien servi le Reich et l'URSS ; les 2 puissances avaient pu moderniser leurs armées à outrance. Dans l'Armée Rouge et la nouvelle Wehrmacht, on retrouvera les mêmes armes modernes, supérieures à celles de tous leurs adversaires.

L'élimination de Toukhatchevski
Hitler, en annulant les effets de l'article 198 du Traité de Versailles, se rendait parfaitement compte que la Reichswehr avait créé l'Armée Rouge de Staline. Comment ôter aux Soviétiques l'atout que les relations privilégiées entre les 2 armées leur avaient octroyés ? Gordon Lang décrit le rôle de Heydrich : celui-ci avait pu observer les purges contre les trotskistes et constater avec quelle rage paranoïaque Staline poursuivait et éliminait ses adversaires. Soupçonneux à l'extrême, le dictateur géorgien prenait assez aisément pour argent comptant les bruits de complot, vrais ou imaginaires. Heydrich en conclut qu'il suffisait de faire courir la rumeur que le Maréchal Toukhatchevski complotait contre Staline. Or une vieille haine couvait entre les 2 hommes.

Lors de l'offensive soviétique contre la Pologne en 1920, Toukhatchevski marcha victorieusement sur Varsovie et donna l'ordre au deuxième corps d'armée soviétique, commandé par Vorochilov et Boudienny, de faire mouvement vers la capitale polonaise et de prendre en tenaille leur adversaire. Vorochilov et Boudienny, sous l'impulsion de Staline, alors commissaire politique aux armées, refusèrent de suivre cet ordre et marchèrent sur Lemberg, capitale de la Galicie. Weygand, commandant en chef des troupes polonaises, s'engouffra dans la brèche et battit tour à tour les armées de Toukhatchevski et de Vorochilov, Boudienny et Staline. Toukhatchevski n'avait jamais raté l'occasion de rappeler cette gaffe monumentale de Staline. En fabriquant de faux documents accablants pour le Maréchal, Heydrich savait que Staline sauterait sur l'occasion pour éliminer ce témoin génant de sa faute politique majeure. L'élimination de l'état-major soviétique réduisit l'Armée Rouge à l'impuissance pendant plusieurs années. Parmi les rescapés des purges : Vorochilov et Boudienny...

Si Staline était indubitablement germanophile, Toukhatchevski, contrairement à la plupart des trotskistes épurés ou dissidents, l'était aussi. Lang reproduit un document intéressant de 1935 : les notes prises lors de l'entrée en fonction du nouvel attaché militaire allemand en URSS, le Général Ernst-August Köstring. Ces notes révèlent la volonté de Toukhatchevski de s'en tenir aux principes de von Seeckt. En 1936, Toukhatchevski conseille au Ministre des Affaires Étrangères roumain, Nikolae Titulescu de ne pas lier le destin de la Roumanie à la France et à la Grande-Bretagne, États vieux et usés, mais à l'Allemagne, État jeune et dynamique. Pourquoi Heydrich a-t-il contribué à liquider un militaire compétent, ami de son pays ? Parce que la germanophilie de Toukhatchevski n'était pas inconditionnelle, vu le pacte Anti-Komintern : le Maréchal avait organisé des manœuvres et des Kriegspiele,  dans lesquels l'Allemagne envahissait l'URSS et l'Armée Rouge organisait la défense du territoire. Ce fait dément les accusations d'espionnage au profit de l'Allemagne. Est-ce l'encouragement aux Roumains à s'aligner avec l'Allemagne qui a servi d'alibi aux épurateurs staliniens ? En effet, une Roumanie sans garantie allemande aurait été une proie facile pour l'URSS qui voulait récupérer la Bessarabie...

Le premier volume du livre de Gordon Lang s'arrête sur l'épisode de l'élimination de Toukhatchevski. Un autre historien, Karl Höffkes, dans
♦ Deutsch-sowjetische Geheimverbindungen : Unveröffentliche diplomatische Depeschen zwischen Berlin und Moskau im Vorfeld des Zweiten Weltkriegs,
[Veröffentlichungen des Instituts für deutsche Nachkriegsgeschichte : Band 15, Grabert Verlag, Tübingen, 1988, 298 p.] présente tous les documents relatifs au pacte germano-soviétique [dit Traité Ribbentrop-Molotov], signé le 23 août 1939.

Höffkes classe les documents par ordre chronologique, ce qui permet de suivre l'évolution des événements qui ont conduit au partage de la Pologne en septembre 1939. Il signale aussi que, vu la participation militaire active des Soviétiques au démembrement de la Pologne, à l'occupation des Pays Baltes et de la Bessarabie/Bukovine entre le 17 septembre 1939 et le 22 juin 1941, la culpabilité allemande dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ne saurait être exclusive, indépendamment des raisons qui ont poussé les 2 puissances à agir. Officiellement, les Soviétiques prétendent être rentrés en Pologne parce que l'État polonais avait cessé d'exister et que leur devoir était de protéger les populations ukrainiennes et biélorusses de Volhynie et de Galicie. Les Alliés avaient déclaré la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939 mais ne feront pas de même pour la Russie après le 17 septembre. Dans la Pravda du 29 novembre 1939, Staline lui-même justifie ses positions :
  1. Ce n'est pas l'Allemagne qui a attaqué la France et l'Angleterre, mais ce sont la France et l'Angleterre qui ont attaqué l'Allemagne et ont donc pris sur elles la responsabilité de la guerre actuelle.
  2. Après le déclenchement des hostilités, l'Allemagne a fait des propositions de paix à la France et à l'Angleterre et l'Union Soviétique a ouvertement soutenu ces propositions allemandes, parce qu'elle a cru et croit toujours qu'une fin rapide de la guerre améliorerait radicalement le sort de tous les pays et de tous les peuples.
  3. Les castes dominantes de France et d'Angleterre ont rejeté de façon blessante les propositions de paix allemandes et les efforts de l'Union Soviétique en vue de mettre rapidement fin à la guerre. Voilà les faits.
Les “protocoles secrets”, niés par les Soviétiques
En annexe au texte officiel du Pacte germano-soviétique existaient des “protocoles secrets supplémentaires”, où les intentions les plus offensives des 2 partenaires transparaissaient très clairement. Ces protocoles n'ont pu être évoqués lors du Procès de Nuremberg en 1946. L'avocat de Hess, le Dr. Seidl, reçut l'interdiction de lire le texte, sous pression du procureur soviétique Rudenko. L'hebdomadaire londonien The Economist s'insurgera contre cette atteinte aux droits de la défense, si flagrante puisque la teneur des “protocoles secrets supplémentaires” avait pu être vérifiée dans les faits.

Dans les documents consignés dans le livre de Höffkes, nous avons repéré beaucoup de détails intéressants. Ainsi, dans le texte du protocole des conversations entre le Dr. Schnurre et le chargé d'affaires soviétique Astakhov, daté du 17 mai 1939, on apprend que l'Union Soviétique souhaitait que les accords commerciaux entre la Tchécoslovaquie et l'URSS demeurent tels quels sous le protectorat allemand, instauré après la disparition de la République tchécoslovaque. Il suffisait, disait Astakhov, de les reconduire purement et simplement. L'élimination de la Tchécoslovaquie ne créait aucun problème entre le Reich et l'URSS (cf. Höffkes, doc. n°5).

Dans un rapport envoyé par l'ambassadeur allemand à Moscou, von der Schulenburg, au Secrétaire d'État aux Affaires Étrangères von Weizsaecker (père de l'actuel Président de la RFA), daté du 22 mai 1939, on apprend les difficultés que rencontrent les Alliés à Moscou pour créer un gigantesque front anti-fasciste englobant l'URSS. Les Anglais hésitent à garantir les frontières de l'URSS, de peur de pousser complètement les Japonais dans les bras des Allemands (doc. n°8).
Le document n°15, consistant en un rapport du sous-secrétaire Dr. Woermann à propos de ses conversations avec l'envoyé bulgare Draganoff, daté du 15 juin 1939, nous apprend le rôle que joua ce diplomate bulgare dans la gestation du Pacte du 23 août. Draganoff connaissait personnellement Astakhov, lequel lui avait dit que l'URSS était sollicitée par 2 stratégies : l'une postulait l'alliance avec la France et l'Angleterre, l'autre l'alliance avec l'Allemagne, indépendamment des idéologies communiste et nationale-socialiste. L'URSS choisirait l'Allemagne sans hésiter si l'Allemagne déclarait officiellement qu'elle n'attaquerait pas la Russie ou si elle signait avec l'URSS un pacte de non-agression.

Pour les Soviétiques, l'URSS et le Reich s'opposent aux démocraties capitalistes
Le document n°24, un rapport de Schnurre sur ses conversations avec Astakhov et Babarine (Directeur de la représentation commerciale soviétique à Berlin), témoigne des intentions soviétiques à la date du 27 juillet 1939. Les Soviétiques souhaitent une reprise des relations économiques, politiques et culturelles avec le Reich. La presse des 2 pays doit modérer ses propos, suggèrent les 2 diplomates soviétiques, et ne pas publier d'articles offensants contre l'autre. L'Allemagne, l'Italie et l'URSS ont une chose en commun, malgré toutes les divergences idéologiques : l'hostilité aux démocraties capitalistes. De ce fait, l'URSS ne peut s'aligner sur les démocraties occidentales. Astakhov signale, rapporte Schnurre, que des problèmes peuvent surgir du fait que l'Allemagne comme l'URSS considèrent que les Pays Baltes, la Finlande et la Roumanie appartiennent à leur sphère d'influence. Il peut ainsi apparaître que l'Allemagne cherche à utiliser ces petites puissances contre l'URSS, comme avait cherché à le faire la France, en créant le “cordon sanitaire” après Versailles.

Et Astakhov poursuit : l'Angleterre ne peut rien offrir de concret à la Russie ; l'alliance germano-japonaise n'est pas dirigée contre la Russie ; la question polonaise, avec le corridor de Dantzig, finira par être résolue au bénéfice du Reich. Une inquiétude point tout de même chez Astakhov : l'Allemagne hitlérienne se considère-t-elle comme l'héritière de l'Autriche en Europe orientale, en d'autres mots, cherche-t-elle à inclure dans sa sphère d'influence les pays galiciens et ukrainiens soumis jadis à la Double Monarchie austro-hongroise ? L'objet du rapport de Schnurre contribua à dissiper des malentendus. Aujourd'hui, il nous renseigne admirablement non seulement sur les intentions soviétiques de l'été 1939 mais aussi sur les intérêts éternels de la Russie en Europe Orientale.

Le document n°28, un câble de Schulenburg au Ministère des Affaires Étrangères (3 août 1939), révèle quelques réticences de Molotov : le pacte Anti-Komintern n'est pas une simple façade comme on tente depuis quelques semaines de le faire accroire tant du côté soviétique que du côté allemand. En effet, ce pacte a soutenu les projets agressifs du Japon à l'égard de l'URSS — le Japon venait d'être battu aux confins de la Mandchourie par les troupes de Joukov — et l'Allemagne a appuyé le Japon, tout en refusant de participer à des conférences internationales si l'URSS y participait aussi, l'exemple le plus flagrant étant Munich. Schulenburg rétorqua que l'URSS, en signant un traité avec la France en 1935, s'est laissée entraîner dans des menées anti-allemandes et qu'en conséquence l'Allemagne a dû réviser certaines de ses positions, au départ russophiles.

Les positions de Ribbentrop et d'Oshima, ambassadeur du Japon à Berlin
Le document n°33, un télégramme de von Ribbentrop à Schulenburg daté du 14 août 1939, nous indique la position du Ministre des Affaires Étrangères du Reich. Il n'y a pas de conflit d'intérêts entre l'URSS et le Reich sur la ligne reliant la Baltique à la Mer Noire ; les divergences de vue dues aux idéologies ont certes engendré la méfiance réciproque, mais ce ballast doit être progressivement éliminé car il apparaît de plus en plus évident, sur la scène internationale, que les démocraties occidentales capitalistes sont également ennemies de l'Allemagne nationale-socialiste et de la Russie stalinienne. Si la Russie et l'Allemagne s'entre-déchirent, ce sera dans l'intérêt des démocraties occidentales : voilà ce qu'il faut éviter. Les menées bellicistes de l'Angleterre postulent un règlement rapide du contentieux germano-soviétique. Dans ce même télégramme, Ribbentrop suggère une visite personnelle à Moscou.

Le document n°48, daté du 22 août 1939, la veille de la signature du Pacte, rend compte d'une conversation téléphonique entre Ribbentrop et l'ambassadeur du Japon, Oshima, sur les projets allemands et soviétiques. Outre que l'apparent changement d'attitude des Allemands risquait de choquer quelques milieux japonais, l'ambassadeur nippon émettait une seule réticence : l'URSS, rassurée en Europe, renforcerait sans doute son front extrême-oriental et rallumerait le conflit sino-japonais pour en tirer toutes sortes de profits. Quoi qu'il en soit, l'évolution dans cette direction était prévisible et comme le Japon ne souhaite pas réanimer le conflit qui venait de l'opposer à l'URSS, l'ambassadeur nippon rassure Ribbentrop : la position du Japon ne changera pas. L'ennemi n°1 du Japon comme de l'Allemagne était désormais l'Angleterre : il fallait donc que les 2 puissances du Pacte Anti-Komintern normalisent leurs relations avec Moscou.

Les conversations entre Staline, Ribbentrop et Molotov

Le document n°51 est mieux connu et consiste en un rapport du sous-secrétaire Hencke sur les conversations entre Ribbentrop, Staline et Molotov dans la nuit du 23 au 24 août 1939. Les 3 hommes d'État passèrent en revue l'état du monde. L'Allemagne offrait sa médiation pour aplanir les différends entre l'URSS et le Japon. Staline critiquait l'annexion de l'Albanie par l'Italie et craignait que Mussolini ne s'attaque à la Grèce. Ribbentrop répondit que Mussolini se félicitait du rapprochement entre Russes et Allemands. L'Allemagne souhaitait de bonnes relations avec la Turquie mais celle-ci avait répondu en adhérant à la coalition anti-allemande, sans en informer le gouvernement du Reich. Tous se plaignaient de l'attitude turque et évoquaient les sommes d'argent versées par l'Angleterre pour la propagande anti-allemande en Turquie.

Quant à l'Angleterre, Ribbentrop se rendait compte qu'elle cherchait à troubler le rapprochement germano-russe et Staline constatait la faiblesse numérique de l'armée anglaise, le tassement en importance de sa flotte et son manque d'aviateurs patentés. Mais Staline ajoutait que malgré ses faiblesses, l'Angleterre pourrait mener la guerre avec ruse et tenacité. Staline demanda à Ribbentrop ce qu'il pensait de l'armée française, très importante numériquement sur le papier ; l'Allemand répondit que les classes de recrues dans le Reich s'élevaient à une moyenne de 300.000 hommes, alors qu'elles n'étaient que de quelque 150.000 hommes en France, vu le recul démographique du pays. La ligne Siegfried (Westwall) était 5 fois plus puissante que la ligne Maginot et, par conséquent, toute attaque française contre l'Allemagne serait vouée à l'échec.

Le document n°53 reproduit les fameux “protocoles secrets supplémentaires”, signés par Ribbentrop et Molotov, où Russes et Allemands se partagent l'Europe Orientale en zones d'influence (cf. la carte ci-dessous). Rappelons que le point 3 mentionne l'intérêt soviétique pour la Bessarabie attribuée en 1918 à la Roumanie. L'Allemagne déclare se désintéresser de cette région.

[Le pacte germano-soviétique sur la carte (cliquer dessus). En renonçant au morceau de Pologne situé à l'est de Varsovie mais à l'ouest de l'ancienne frontière des tsars, Staline joue habilement : les Allemands occupent ainsi seuls un territoire qui n'a jamais été à eux. Au regard du droit, les Soviétiques ne faisaient que récupérer les territoires que leur avaient arrachés la Pologne lors du Traité de Riga (1921). Du coup, ils ne faisaient plus figure d' “agresseurs”.]
L'avis de Mussolini

Le document n°55 est une lettre de Hitler adressée à Mussolini et datée du 25 août 1939. Hitler demande l'avis de Mussolini sur la situation nouvelle.

Le document n°56 reproduit la réponse du Duce, envoyée le jour même. En voici le contenu intégral :
« Führer, je réponds à votre lettre que vient de me remettre à l'instant l'ambassadeur von Mackensen.
  1. En ce qui concerne l'accord avec la Russie, j'y souscris entièrement. Son Excellence Göring vous dira que je confirme les propos tenus lors des entretiens que j'ai eus avec lui en avril dernier : en l'occurence qu'un rapprochement entre l'Allemagne et la Russie est nécessaire pour éviter l'encerclement par les démocraties.
  2. J'estime qu'il est utile de faire le nécessaire pour éviter une rupture ou un refroidissement avec le Japon, à cause du nouveau rapprochement de celui-ci avec les États démocratiques qui en résulterait. Dans ce sens, j'ai envoyé un télégramme à Tokyo et il semble qu'après avoir surmonté l'effet de surprise, l'opinion publique japonaise adoptera une meilleure attitude psychologique.
  3. L'accord de Moscou bloque la Roumanie et peut contribuer à faire changer la position de la Turquie, qui a accepté les prêts anglais, mais n'a pas encore signé d'alliance. Une nouvelle attitude de la Turquie réduirait à néant tous les plans stratégiques des Français et des Anglais en Méditerranée orientale.
  4. Pour ce qui concerne la Pologne, je comprends parfaitement l'attitude de l'Allemagne et admets le fait qu'une situation aussi tendue ne peut perdurer à l'infini.
  5. Pour ce qui concerne l'attitude pratique de l'Italie en cas d'une action militaire, mon point de vue est le suivant :
    Si l'Allemagne attaque la Pologne et que le conflit demeure localisé, l'Italie accordera à l'Allemagne toutes formes d'aide politique et économique.
    Si l'Allemagne attaque et que les Alliés de la Pologne amorcent une contre-attaque contre l'Allemagne, je porte d'avance à votre connaissance, qu'il me paraît opportun que je ne doive pas prendre moi-même l'initiative d'activités belligérantes, vu l'état actuel des préparatifs de guerre de l'Italie, dont nous vous avons tenus au courant régulièrement et à temps, vous, Führer, ainsi que von Ribbentrop.
    Mais notre intervention peut être immédiate si l'Allemagne nous livre sans retard le matériel militaire et les matières premières nécessaires à contenir l'assaut que Français et Anglais dirigeront essentiellement contre nous.
    Lors de notre rencontre, la guerre était prévue pour 1942 ; à ce moment-là j'aurais été prêt sur terre, sur mer et dans les airs selon les plans prévus.
Je suis en outre d'avis que les simples préparatifs militaires, ceux déjà entamés et les autres, qui devront être commencés dans l'avenir en Europe et en Afrique, immobiliseront d'importantes forces françaises et britanniques.
J'estime que c'est mon devoir inconditionnel, en tant qu'ami loyal, de vous dire toute la vérité et de vous avertir d'avance de la situation réelle : ne pas le faire aurait des conséquences désagréables pour nous tous. Voilà ma conception des choses et, puisque sous peu je devrai convoquer les plus hauts organes du régime, je vous prierais de me faire connaître la vôtre.
s. MUSSOLINI. »

L'enquête de Höffkes ne reprend que des documents datés entre le 17 avril 1939 et le 28 septembre 1939. Après cette date, Russes et Allemands collaborent étroitement pour réduire toute résistance polonaise au silence. Staline tente de réaliser sur le terrain la zone d'influence qui lui a été octroyée le 23 août. La Finlande résiste héroïquement pendant la guerre d'hiver de 1939-40 et Staline doit se contenter de quelques lambeaux de territoires qui sont toutefois stratégiquement importants. Dans le sillage de la campagne de France, il occupe les Pays Baltes, avec, en plus, une bande territoriale de la Lithuanie, normalement attribuée au Reich. Ensuite, il occupe la Bessarabie et la Bukovine, contre les accords qui le liaient à Hitler [cf. à ce propos Jens Hecker, Der Ostblock : Enstehung, Entwicklung und Struktur, 1939-1980, Nomos Verl., Baden-Baden, 1983]. 

À partir de ce moment, l'Allemagne devient réticente et la méfiance de Hitler à l'égard des “bolchéviques” ne cesse plus de croître. Le discours “anti-fasciste” est réinjecté dans les écoles de l'Armée Rouge. Staline encourage les Yougoslaves à résister aux pressions allemandes ; les Anglais lui suggèrent, contre sa promesse d'entrer en guerre à leurs côtés, la “direction des Balkans”. Molotov en parle à Hitler et demande au Führer s'il est prêt à faire une concession équivalente. À partir de ce moment, Hitler envisage la guerre avec l'URSS. Le gouvernement yougoslave adhère à l'Axe puis est renversé par un putsch ; Staline reconnaît le nouveau gouvernement et Hitler envahit la Yougoslavie. Les relations privilégiées entre le Reich et l'URSS avaient cessé d'exister...

Les protocoles du 9 novembre 1940

La dernière tentative allemande de mener une politique commune avec la Russie date du 9 novembre 1940. Molotov est à Berlin pour négocier. Il détient une position de force : l'URSS a reconstitué le territoire des tsars de 1914, Finlande exceptée.

L'Allemagne n'a pas réussi à mettre l'Angleterre à genoux. Molotov exige dès lors les Dardanelles, la Bulgarie, la Roumanie, la Finlande, un accès à la Mer du Nord... Hitler rétorque en soumettant un plan de “coalition continentale euro-asiatique”, inspiré du théoricien de la géopolitique, Haushofer. L'Allemagne et la Russie se partageraient la tâche : le Reich réorganiserait l'Europe tandis que la Russie recevrait en héritage une bonne part de l'Empire britannique en Asie. Staline dominerait ainsi la Perse, l'Afghanistan et les Indes, tout en bénéficiant d'une immense façade maritime dans l'Océan Indien. Les protocoles du 9 novembre 1940 n'ont jamais été signés. Les Soviétiques ont toujours nié leur authenticité, comme ils ont nié l'authenticité des “protocoles secrets supplémentaires” du 23 août 1939.

Le texte de ces protocoles non signés, nous l'avons retrouvé dans le livre de Peter Kleist (Die europäische Tragödie,  Verlag K.W. Schütz KG, Pr. Oldendorf, 1971, 320 p.). Les 3 pays de l'Axe suggéraient à l'URSS de participer à la construction de la paix, promettaient de respecter les possessions soviétiques, de ne pas adhérer individuellement à une coalition qui serait dirigée contre l'une des 4 puissances signataires. La durée de cet accord serait de 10 ans. Dans le protocole secret n°1, soumis aux 4 puissances, l'Allemagne promettait de ne plus étendre sa puissance en Europe mais de faire valoir ses droits en Afrique centrale. L'Italie promettait de ne plus poser de revendications territoriales en Europe mais de concentrer sa pression en Afrique du Nord et du Nord-Est. Le Japon promettait que ses aspirations seraient circonscrites à l'espace extrême-oriental au Sud de l'archipel japonais. L'URSS devait promettre que ses aspirations d'expansion territoriale se porteraient à l'avenir vers l'Océan Indien.

Un second protocole secret, devant être signé par les 3 puissances européennes de la “quadripartite” envisagée, prévoyait de dégager la Turquie de ses obligations à l'égard de la France et de l'Angleterre. Une offensive diplomatique dans ce sens devait être amorcée dans la loyauté, avec échanges d'information réciproques. Les 3 pays devaient viser à établir un accord avec la Turquie, respectant l'intégrité territoriale turque. Un troisième point prévoyait le règlement de la navigation dans les détroits, impliquant une révision du statut de Montreux. L'URSS recevrait le droit de franchir les détroits, tandis que toutes les États riverains de la Mer Noire. Les navires de commerce pourraient sans difficultés majeures continuer à franchir les détroits.

Les Soviétiques refusent de participer à la construction de la “Grande Eurasie”

Cette suggestion, pourtant pleine de sagesse, n'a pas été retenue par les Soviétiques, encore fascinés par la volonté séculaire des Tsars de contrôler tout l'espace orthodoxe du Sud-Est de l'Europe et de conquérir Constantinople. Le refus de participer à la construction de la “Grande Eurasie” semble être corroboré par le témoignage récent d'un officiel soviétique passé à l'Ouest, Viktor Souvorov (ou Suworow) (in Der Eisbrecher : Hitler in Stalins Kalkül, Klett-Cotta, 1988, 420 p.). Pour le transfuge russe, le calcul de Staline a été le suivant : laisser les forces allemandes venir à bout de la France et de l'Angleterre, puis dicter des conditions énormes à l'Allemagne exsangue, de façon à la tenir totalement sous la coupe de la Russie. En cas de refus, les Armées Rouges envahiraient l'Europe.

Hitler aurait été conscient de ce projet et n'aurait jamais envisagé de conquérir un “espace vital” à l'Est, explique un autre historien, Max Klüver (in : Präventivschlag 1941 : Zur Vorgeschichte des Rußland-Feldzuges, Druffel Verlag, Leoni am Starnberger See, 1986-89, 2e éd., 359 p.). Son enquête minutieuse retrace au jour le jour l'évolution de la situation en Europe depuis le 23 août : la dépendance de l'Allemagne vis-à-vis des matières premières russes, les plans coloniaux du Reich après l'effondrement de la France, la création d'un foyer juif à Madagascar, le problème épineux de la Bukovine, l'offre de paix de Hitler à l'Angleterre, l'accord économique limité entre la Grande-Bretagne et l'URSS du 27 août 1940, l'arrivée de Eden sur la scène et l'amélioration des relations soviéto-britanniques, la nouvelle doctrine de l'Armée Rouge, l'arbitrage de Vienne réglant les problèmes de frontières entre la Hongrie et la Roumanie, la pomme de discorde finlandaise, le refus de la part de Molotov d'accepter le protocole du 9 novembre 1940, la campagne des Balkans, le Traité soviéto-yougoslave du 5 avril 1941. Ce livre explique l'échec de l'accord d'août 1939 et révèle en fait que l'Opération Barbarossa, déclenchée le 22 juin 1941, était une « guerre préventive ». Nous y reviendrons.

Cette “guerre préventive” se déclenche donc le 22 juin 1941. Les Allemands avancent rapidement. Après 4 jours, toute la Lithuanie tombe entre leurs mains ; vers la mi-juillet, ils sont aux portes de Leningrad. Le Reich se trouve désormais confronté à une mosaïque de peuples slaves et non slaves, aux frontières floues, disséminés sur un territoire immense, qu'il s'agit d'administrer, d'abord pour faciliter les opérations militaires, ensuite pour créer les bases d'un avenir non soviétique. Les avis divergeaient considérablement : les uns souhaitaient imposer un régime dur de type colonial dans l'espace balte, ukrainien, biélorusse, russe et caucasien ; les autres estimaient qu'il fallait se mettre à l'écoute des aspirations des peuples occupant ces pays, canaliser ces aspirations au profit du reste de l'Europe et atteler leurs potentialités humaines et économiques à un grand projet d'avenir : l'espace indépendant de la Grande Europe, de l'Atlantique à l'Oural et au-delà.

41ctga10.jpgLe Professeur Alfred Schickel, Directeur de la Zeitgeschichtliche Forschungsstelle d'Ingolstadt (Bavière), a exhumé 6 mémoranda du Prof. Theodor Oberländer mobilisé pendant la guerre avec le grade de Capitaine (Hauptmann) dans l'Abwehr. Oberländer était un adversaire résolu des plans de type colonial pour l'espace slave ; professeur de sciences politiques et d'agronomie, il avait effectué plusieurs voyages dans le Caucase comme conseiller agricole à l'époque du tandem germano-soviétique sous Weimar, avant de devenir Doyen de l'Université de Prague en 1940.

Ami de Canaris, Oberländer fut, tout au long du conflit, un chaleureux partisan de la coopération entre les peuples de l'Est et l'Allemagne ainsi qu'un avocat passionné de la mise sur pied d'unités militaires composées de ressortissants des divers peuples d'URSS. Les éditions Mut (Postfach 1 - D-2811 Asendorf) ont récemment publié [en 1987, 144 p.] les textes intégraux de ses 6 mémoranda sous le titre :
♦ Der Osten und die Deutsche Wehrmacht : Sechs Denkschriften aus den Jahren 1941-43 gegen die NS-Kolonialthese
Le premier mémorandum (octobre 1941) concerne le Caucase, région bien connue du Professeur Oberländer. Outre une description géographique, ethnographique et historique de la région, le texte comporte une esquisse des événements qui ont conduit à la bolchévisation du Caucase et un plan suggéré aux nouvelles autorités allemandes. Ce plan prévoit :
  1. un nouvel ordre agricole, comprenant un démantèlement des kolkhoses et adapté à chaque ethnie et à chaque type de culture ou d'élevage ;
  2. une administration autonome, gérée par des élites autochtones ;
  3. la liberté religieuse et culturelle, qui permettra d'enthousiasmer les Caucasiens pour l'idée d'une Europe continentale libre et indépendante. Oberländer souligne l'importance stratégique de la région, plaque tournante entre la plaine ukrainienne et les plateaux iranien et anatolien, surplombant les champs pétrolifères irakiens. Si le bloc continental européen doit voir le jour, il importe que le Caucase puisse y jouer un rôle capital et que les populations qui le composent se sentent intimement concernées par la création de la Nouvelle Europe et lui apportent la richesse de leur diversité culturelle et leur pétrole.
Le second mémorandum (28 octobre 1941) avait pour objet de donner des directives au haut commandement afin d'assurer l'approvisionnement des armées en marche et de garantir l'acquisition d'un maximum de surplus en substances alimentaires sur les terres ukrainiennes. Articulé en 5 volets, le texte décrit notamment l'atmosphère dans les villes et villages ukrainiens au moment de l'entrée des troupes allemandes. À l'Ouest de l'ancienne frontière polono-soviétique, les Allemands furent d'emblée reçus en libérateurs et l'on attendait d'eux qu'ils contribuent à réaliser les aspirations du nationalisme ukrainien. À l'Est de l'ancienne frontière, les Allemands rencontrèrent une population attentiste, inquiète, amortie par 2 décennies de terreur communiste mais non directement hostile aux nouveaux occupants. Cette population était prête à accepter un régime d'occupation très dur car elle était parfaitement habituée à des traitements d'une incroyable rudesse.

Pour Oberländer, ce fatalisme ne devait pas induire les autorités allemandes à profiter de cette sinistre flexibilité mais au contraire à offrir généreusement des libertés afin de susciter les enthousiasmes. Le paysannat, qui n'avait pas oublié les rigueurs staliniennes de 1933, devait pouvoir espérer un régime plus favorable voire un avenir radieux, sur les terres les plus fertiles en blé d'Europe. Le gouvernement militaire devait dès lors prévoir la distribution de graines, le démantèlement graduel du système kolkhosien par l'octroi de primes à la production, éveiller l'initiative personnelle à tous les niveaux, engager des ingénieurs autochtones pour surveiller et maximiser la production, mettre sur pied une Croix-Rouge ukrainienne, offrir à l'Ukraine toute sa place dans la Nouvelle Europe à égalité avec les autres nations de l'Axe, recruter une police et une armée ukrainiennes. Pour parfaire cette politique, il importait d'éviter les bavures ; en filigrane, on perçoit une dénonciation véhémente des erreurs psychologiques déjà commises par les militaires et les administrateurs allemands.

Le troisième mémorandum d'Oberländer (automne 1942) signale le phénomène des partisans à l'arrière des lignes allemandes. Les partisans sont peu nombreux, signale Oberländer ; beaucoup d'entre eux ne sont pas des habitants de la région mais des troupes soviétiques parachutées. Mais la déception de certains Ukrainiens nationalistes, d'abord prêts à collaborer avec les Allemands contre les Staliniens, grossira indubitablement leurs rangs. En conséquence, il faut prévoir et favoriser une politique allant dans le sens des intérêts nationaux ukrainiens, créer les conditions d'un État ukrainien pleinement souverain. Le quatrième mémorandum formule les mêmes desiderata de manière quelque peu plus formelle.

Le cinquième mémorandum consiste en 24 thèses sur la situation militaire à la mi-mars 1943. Comme le signale les éditeurs, ces 24 thèses constituent une sévère critique de la politique menée par le gouvernement allemand dans les territoires occupés mais, vu la censure, contiennent des éléments de phraséologie nationale-socialiste, évoquant, entre autres, le « génie du Führer ». Ce texte est d'une importance capitale : il révèle une vision grandiose du destin de l'Europe, quoiqu'encore marqué d'un catholicisme impérial que l'on retrouve chez Carl Schmitt. Oberländer part d'un éventail de faits historiques connus : les peuples dominants ont de tous temps fondé des Empires et assuré une paix intérieure aux territoires qu'ils dominaient.

Les événements de la guerre en cours prouvent que les techniques modernes, réduisant les pesanteurs du temps et de l'espace, ont rapproché les peuples et favorisé les projets d'unification européenne. Dans la thèse troisième, Oberländer pose l'équation “Allemagne (le Reich auquel il accorde une dimension spirituelle et non raciale) = Continent européen”, exactement comme l'avaient propagée les théoriciens de la géopolitique Kjellén et Haushofer.
« Thèse 3 : L'Allemagne et son continent sont inséparables. Le moment est enfin venu, de transformer en réalité politique ces faits naturels, c'est-à-dire de créer le Großraum [Grand Espace] européen, sous la direction de l'Allemagne (Oberländer reprend ici le jargon national-socialiste). La situation qu'occupe l'Allemagne est défavorable en ceci : nous avons, en l'espace de très peu d'années — donc simultanément si l'on veut parler en termes d'histoire — voulu parfaire 2 tâches historiques s'excluant l'une l'autre sur le plan pratique :
  1. Créer la Grande-Allemagne (Großdeutschland), ce qui a suscité la désapprobation de tous les peuples limitrophes, directement concernés, et la méfiance de bon nombre d'autres nations ;
  2. Parfaire l'unification européenne, tâche pour laquelle nous devons transformer les mêmes peuples hostiles en alliés et les gagner à notre cause. C'est pourquoi il est important de prendre systématiquement en compte tous les réflexes psychologiques, en tous les domaines de la politique européenne. Fuir cette tâche serait de la trahison ; non seulement à l'endroit de l'Europe mais aussi à l'endroit de notre propre peuple. Car tout peuple appelé à exercer le leadership mais qui cherche à se soustraire à sa tâche, sombre dans l'insignifiance spirituelle et politique, comme le prouve l'exemple historique des États grecs de l'Antiquité. »
Les points suivants du mémorandum d'Oberländer constituent un réquisitoire contre les diverses formes de matérialisme massificateur : l'Europe de l'avenir doit se baser sur des valeurs de personnalité collective, propres à chaque peuple. La garantie accordée à ces innombrables personnalités devait, pensait Oberländer, susciter une synergie à l'échelle continentale. Les pays “occupés” ne devaient plus être nommés de cette façon : il fallait systématiquement, surtout à l'Est, parler de “territoires libérés”.

Au centre de la problématique néo-européenne, Oberländer place la “question slave”. C'est cette question qui a déclenché la Première Guerre mondiale. L'Allemagne doit apparaître comme la puissance libératrice des peuples slaves soumis à la Russie et/ou au bolchévisme, non comme une nouvelle puissance coloniale, comme la manipulatrice d'un nouveau knout. Les Slaves de l'Ouest et de l'Est doivent être mobilisés pour la construction de l'Europe Nouvelle, à l'instar des Bulgares, des Slovaques et des Croates. L'Europe ne peut se passer d'eux : ni sur le plan géopolitique-stratégique ni sur le plan économique (complémentarité des richesses minières et agricoles des pays slaves avec l'infrastructure industrielle de l'Europe occidentale).

Dans cette optique, Oberländer critique les thèses anti-slaves à connotations racistes : la composition ethnique des peuples russe, ukrainien et biélorusse englobe un solide pourcentage de “sang nordique”, donc la thèse d'une radicale différence somatique entre Slaves et Germains ne tient pas debout. La question de l'accroissement du territoire national allemand, des zones de peuplement allemand, doit se résoudre raisonnablement, sans raidir l'ensemble des peuples slaves : Allemands et Ukrainiens doivent trouver un modus vivendi, peut-être au détriment de la Pologne.

Dans son sixième mémorandum (22 juin 1943), Oberländer précise sa pensée quant au grand-espace européen. La Petite-Europe, c'est-à-dire l'Europe sans l'espace slave, n'est qu'un appendice péninsulaire de la masse continentale asiatique, comparable à la Grèce au sein de l'Empire romain. Pour éviter cet handicap et pour inclure les potentialités des peuples slaves, ce qui signifie, du même coup, agrandir et consolider la charpente de la Grande Europe, l'Allemagne doit pratiquer une politique de la main tendue, favoriser des réformes agraires pour s'allier le paysannat ébranlé par le communisme, recréer des strates d'artisans indépendants dans la population, etc.

Les propositions d'Oberländer sont restées lettre morte. La disgrâce de Canaris provoqua son éclipse des rangs des décisionnaires allemands.

À l'heure de la perestroïka, des remaniements multiples en Europe centrale et orientale, à l'heure d'une volonté générale mais confuse de modernisation, de l'abandon des chimères étriquées et obsolètes du marxisme-léninisme, il importe de connaître tous les éléments des complicités et des inimitiés qui ont marqué l'histoire des peuples russe, allemand, polonais, balte, ukrainien, caucasien, etc. La construction d'un ensemble solide ne peut reposer sur les sables mouvants des proclamations idéologiques. L'histoire tragique, mouvementée, glorieuse ou sanglante, représente un socle de concrétude bien plus solide...

Les amateurs de terribles simplifications, les spécialistes de l'arasement programmé de tous les souvenirs et de tous les réflexes naturels des peuples, partent perdants, sont condamnés à l'échec même s'ils mobilisent des moyens colossaux pour se hisser momentanément sous les feux de la rampe. Construire la “maison commune”, c'est se mettre à l'écoute de l'histoire et non pas rêver à un quelconque monde sans heurts, à un paradis artificiel de gadgets éphémères. Les adeptes soft-idéologiques de la gorbimania tombent sans doute dans le panneau, mais au-delà des promesses roses-bonbon du gorbatchévisme, veillent les gardiens de la mémoire historique.


► texte publié sous le pseudonyme de "Luc Nannens", in: Vouloir n°56/58, 1989.