jeudi 27 mars 2014

Sur Franz Xaver von Baader



Sur Franz Xaver von Baader

27 mars 1765 : Naissance à Munich de Franz Xaver von Baader. Ingénieur des mines de formation, il se révèle comme philosophe en 1814, quand il soumet un mémoire aux Empereurs d’Autriche et de Russie et au Roi de Prusse, afin de pérenniser l’idéal de “Sainte-Alliance” continentale. Pour forger définitivement ce bloc véritablement eurasien (avant la lettre!), Baader étudie la théologie et plaide pour un rapprochement entre le catholicisme occidental et l’orthodoxie russe, que Rome refusera. Baader deviendra ainsi un adversaire résolu de la Papauté romaine, ennemie de l’unification européenne et eurasiatique. La théologie de Baader puise ses sources chez les Pères de l’Eglise et chez les mystiques allemands du moyen-âge. Hostile au cartésianisme et au rationalisme des Lumières, Baader croit à la révélation divine et pense que l’homme participe du divin, comme le pensaient aussi les mystiques médiévaux. L’homme est donc un être intermédiaire entre la sphère du divin et celle de la nature. L’homme est une part d’un donné préexistant, dont il s’agit de maintenir l’harmonie. L’Etat doit tenir compte de ce donné et ne jamais succomber aux sirènes des idéologies mécaniques qui se revendiquent fallacieusement d’un “état de nature” et d’un “droit naturel”. Les Etats doivent se donner des constitutions particulières, fruits organiques de leur propre histoire, et non pas viser à adopter tous un modèle préétabli, unique, de constitution, qui serait considéré comme une panacée valable en tous temps et tous lieux. Baader s’insurgera très vite contre les misères générées par la société industrielle et réclamera l’avènement d’un Etat qui ait une politique sociale bien définie, afin d’éviter la prolétarisation des masses. Franz Xaver von Baader meurt à Munich le 23 mai 1841.

lundi 24 mars 2014

In memoriam. Paul Kleinewefers (1905-2002)

Archives 2002

In memoriam.
Paul Kleinewefers (1905-2002)


Robert Steuckers


Publiciste et entrepreneur, Paul Kleinewefers vient de mourir à l'âge de 96 ans. Il avait appartenu au "Tat-Kreis" sous la République de Weimar, fer de lance de la révolution conservatrice et organe de recherche pour toutes les alternatives non marxistes au système capitaliste. La revue de ce cercle, Die Tat, était une revue pionnière, de haut niveau intellectuel; elle avait été portée sur les fonds baptismaux par cette personnalité fascinante que fut l'éditeur Eugen Diederichs, auquel on ne rendra jamais assez hommage; elle suscite toujours la curiosité des chercheurs du fait de sa fonction de carrefour. Elle a marqué une étape de la pensée politique allemande de ce siècle, toutes idéologies confondues, car la rigueur de ses argumentaires était telle, que tous pouvaient en tirer profit, quel que soit leur engagement. Ainsi le néo-socialisme de Henri De Man, formé en Allemagne, ministre en Belgique, impulseur du néo-socialisme en France, avait toute sa place dans les réflexions du "Tat-Kreis". Paul Kleinewefers y a rencontré des hommes comme Hans Zehrer, le rédacteur en chef, et surtout Giselher Wirsing, futur rédacteur en chef de la revue allemande Signal, traduite dans presque toutes les langues et diffusée en Europe pendant la seconde guerre mondiale (elle n'était toutefois pas inféodée à la NSDAP, contrairement à ce que croient bon nombre d'imbéciles mal informés en France); après la guerre, Wirsing est devenu directeur de Christ und Welt, une revue catholique conservatrice. Giselher Wirsing s'opposait au nationalisme étroit, que véhiculait la NSDAP, et entendait militer pour l'Europe unie, où tous les peuples seraient égaux en dignité. Giselher Wirsing est notamment l'auteur d'un ouvrage capital, qui devrait redevenir un classique de la pensée politique européenne, au même titre que les ouvrages de Bertrand de Jouvenel publiés à la même époque, notamment ceux qu'il a consacrés au blocus continental de Napoléon et à l'après-libéralisme. Cet ouvrage capital de Wirsing est Der maßlose Kontinent (en franç.: Roosevelt et l'Europe, Grasset, s.d.; en néerl. De Ontwikkeling van het Amerikaansche Imperialisme, Lage Landen, Brussel, 1942; cette traduction néerlandaise est plus complète que la française). Wirsing procède dans ce livre clef, avec le langage parfois corsé de l'époque, à une dénonciation méthodique de la politique impérialiste de Roosevelt, où sont décortiqués avec minutie tous les stratagèmes de la politique économique et internationale des Etats-Unis, tout le jeu complexe des trusts et de la machine militaro-industrielle. En lisant cet ouvrage, on apprend comment Washington a colonisé le sous-continent européen, on apprend comment le "mythe américain" s'est cristallisé, que a été le rôle de la thalasso-politique de l'Amiral Mahan, etc.

C'est dans cet esprit d'opposition au capitalisme classique, de facture manchesterienne, ou, pour reprendre la terminologie actuelle de Michel Albert, de type spéculatif anglo-saxon, et dans cet esprit de construction européenne loyale, désignant clairement l'ennemi d'Outre-Atlantique, que Paul Kleinewefers va évoluer. Un complexe idéologique auquel il demeurera inébranlablement fidèle. Après 1945, il oeuvrera à la reconstruction de son pays, ravagé par les tapis de bombes. Sa ville natale de Krefeld a particulièrement souffert de ces bombardements, crimes de guerre inqualifiables, qu'a dénoncés récemment Jean-Claude Valla, car ils ont frappé cruellement la France aussi. Paul Kleinewefers prend en mains la direction des usines familiales, un patrimoine que détient sa famille depuis 150 ans, qui occupe 2000 employés et fait un chiffre d'affaires de 500 millions de DM (250 millions d'Euro). Bel exemple de capitalisme patrimonial de facture "rhénane".

Paul Kleinewefers revient sur le front idéologique au moment où il prend une retraite méritée à 83 ans en 1988, après avoir transmis le flambeau de ses entreprises à son fils Jan, dans un bel esprit de continuité. Avec le professeur de sciences politiques, Bernhard Willms, éminent spécialiste de Hobbes, il reprend la plume pour suggérer une reconstruction européenne au départ de la Mitteleuropa (Erneuerung aus der Mitte). Dans le sillage de ce travail, appelé également à devenir un classique de la pensée politique au seuil des années 90, tant la précision du projet constitutionnel qu'il propose est magistrale, Paul Kleinewefers multiplie les colloques et séminaires, rassemblant des hommes et des femmes venus de toute l'Europe. C'est ainsi qu'il a patronné une première thèse de doctorat sur Karl Haushofer, due à la plume du jeune politologue Frank Ebeling (Geopolitik. Karl Haushofer und seine Raumwissenschaft 1919-1945, Akademie Verlag, Berlin, 1994; recension en français, Vouloir n°9, 1997, p. 24). Pour la promotion de ce livre, Paul Kleinewefers a financé un colloque à l'Université de Hanovre en 1994, où j'ai eu l'honneur d'être invité, en même temps que mon vieux camarade Günter Maschke, le Prof. Piet Tommissen, le Prof. Jean Klein, le Prof. Hans-Adolf Jacobsen, Etienne Sur de la rédaction d'Hérodote, le Prof. Bertil Haggman d'Helsingborg en Suède et bien d'autres. Je remercie encore chaleureusement Paul Kleinewefers, à titre posthume cette fois, d'avoir permis cette réunion, si fraternelle, dans la mesure où elle faisait table rase de clivages politiciens obsolètes. Il n'avait malheureusement pas pu y assister pour raisons de santé.

Avec la disparition de Paul Kleinewefers, nous perdons une personnalité forte, volontaire et modeste, et surtout un témoin de son temps. Car qui d'autre encore a connu Zehrer, Wirsing et Haushofer, pour nous en parler personnellement, pour nous transmettre des souvenirs vécus et donc vivants, pour être actif dans leur sillage direct? Il ne nous reste plus qu'à lui promettre d'oeuvrer, chacun dans notre créneau, pour faire triompher le même esprit, pour promouvoir le même idéal européen, pour consolider la géopolitique, car la géopolitique, disait Rudolf Kjellén, est le reflet pragmatique de l'âme des peuples.

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dimanche 23 mars 2014

Cromwell et les Pays-Bas royaux




Cromwell et les Pays-Bas royaux

23 mars 1657: Mazarin s’allie à Cromwell contre les Pays-Bas Royaux ou Pays-Bas espagnols. L’état de guerre entre Londres et Bruxelles date de septembre 1655, quand les relations diplomatiques ont été rompues entre les deux capitales. Le motif de cette rupture est le fameux “Acte de Navigation”, énoncé par Cromwell le 9 octobre 1651: cet “Acte” réservait l’exclusivité du commerce avec les îles britanniques aux seuls navires anglais, à l’exclusion de tous les autres. Cette décision entraîne une guerre entre les deux puissances protestantes que sont les Provinces-Unies et l’Angleterre. Ipso facto, la lutte entre les Provinces-Unies et l’Angleterre va rapprocher les Pays-Bas Royaux, demeurés catholiques, de leurs frères séparés du Nord, sans que ce rapprochement n’ait été exploité politiquement, métapolitiquement et culturellement par les avocats contemporains de l’idée de Benelux ou de la fusion Flandre/Pays-Bas. La lutte connaîtra son maximum d’intensité en 1652, année où l’espace mosan des Pays-Bas Royaux est ravagé par les combats entre Condé, passé au service de la Couronne d’Espagne, et le Duc de Lorraine, d’une part, contre le Prince-Evêque de Liège, allié à Mazarin.

Il faudra attendre la « Paix de Tirlemont » (17 mars 1654) pour sanctionner la fin des hostilités contre la Principauté ecclésiastique de Liège, dirigée par un évêque bavarois, Maximilien-Henri de Bavière, accusé d’avoir voulu ouvrir la vallée mosane aux armées françaises. Par la « Paix de Tirlemont », la Principauté de Liège acquiert un statut de neutralité, accepté par l’Espagne. Le gouverneur espagnol de Bruxelles, Léopold-Guillaume, fils de l’Empereur germanique Ferdinand II, peut tourner ses forces contre Cromwell. L’état de guerre est proclamé en septembre 1655. Le futur Charles II, prétendant au trône d’Angleterre, forcé à l’exil par les puritains de Cromwell, est contraint de quitter la France, où il s’était réfugié, pour les Pays-Bas Royaux. Ce deuxième exil du roi déchu se précipite à l’instigation de Mazarin qui, en dépit de sa pourpre cardinalice, va s’allier aux pires ennemis des catholiques. Au même moment, Pieter Stockmans, docteur en droit de l’Université de Louvain, rédige un traité contestant aux légats pontificaux le droit d’intervenir dans les affaires politiques des Pays-Bas Royaux ! Au 17ème siècle, la césure catholiques/protestants n’est plus aussi nette qu’au siècle précédent.

Les Pays-Bas Royaux sont dès lors coincés entre la puissance maritime anglaise et la puissance continentale française, sans qu’interviennent les Provinces-Unies, ennemies de l’Angleterre cromwellienne. Henri de Turenne, en 1655, harcèle les Pays-Bas Royaux sur leur frontière méridionale et pénètre en force dans la « trouée de l’Oise », où il se heurte, victorieusement, aux commandants espagnols, Condé et Fuensaldana, assistés de troupes lorraines. Turenne grignote les franges méridionales du Hainaut mais ne parvient pas à atteindre Bruxelles. Entretemps, Charles II s’installe à Bruges, où il tient sa cour, directement face aux côtes anglaises. En 1656, la guerre se porte également sur mer : les bâtiments flamands d’Ostende et de Dunkerque, au service de l’Espagne, se heurtent aux Anglais en Mer du Nord, à proximité des côtes anglaises (Goodwind Sands). Le Capitaine ostendais Erasme de Brauwer couvre la retraite des bâtiments flamands dunkerquois et ostendais et soutient, avec 27 canons contre 36 canons anglais, le feu ennemi pendant treize heures, avant de couler. Don Juan, fils naturel de Philippe IV d’Espagne, devient gouverneur des Pays-Bas Royaux et réorganise l’armée, dont les effectifs, surtout la cavalerie, sont sérieusement étoffés. Cela n’empêchera pas les Français de prendre, le 5 août 1657, la forteresse de Montmédy, qui faisait alors partie du Duché du Luxembourg. Le commandant de la place, Jean de Malandry, refusera de se rendre et tiendra tête, avec 800 hommes, aux 20.000 soldats du Maréchal de la Ferté. Il faudra attendre la mort au combat de ce courageux capitaine, après six semaines de siège, pour que tombe la forteresse (qu’on peut visiter aujourd’hui).

Turenne qui assiège Dunkerque depuis 1656, prend la ville en 1658, après avoir battu aux Dunes l’armée de secours, commandée par Don Juan et Condé. Les Anglais entrent dans le port flamand et les Français prennent successivement Bergues, Furnes, Dixmude, Gravelines, Audenarde et Ypres. Don Juan est rappelé à Madrid. Son successeur est Don Luis de Benavides, Marquis de Caracena, général de cavalerie à la brillante carrière militaire. La mort de Cromwell, le 3 septembre 1658 met un terme aux hostilités. Sous l’impulsion de Jan De Witt, les Provinces-Unies suggèrent une Union entre elles et les Pays-Bas Royaux sur le modèle cantonal suisse. La guerre franco-espagnole s’achève par le Traité de Pyrénées, le 7 novembre 1659. En 1660, Charles II récupère la Couronne d’Angleterre. Le Prince de Ligne tentera bientôt de rappeler au nouveau monarque anglais l’hospitalité que lui avaient octroyée les Pays-Bas Royaux, dans l’espoir de lui faire renoncer à toute alliance qui leur serait hostile et écornerait leur intégrité territoriale. Les résultats de ses démarches diplomatiques ont été assez mitigés.   

mercredi 19 mars 2014

Réponses à Bernard-Henry Lévy

Archives 2001

Réponses à Bernard-Henry Lévy
 
Sur la Guerre pour les Lumières que mènerait George Bush junior en Afghanistan

Robert Steuckers

Dans les colonnes de l'hebdomadaire Der Spiegel (n°49/2001; Hambourg), le vieux "nouveau philosophe" Bernard-Henri Lévy avance la théorie d'une guerre juste pour les principes de la philosophie des Lumières. A nos yeux, les propos de Lévy sont une nouvelle fois outranciers et contradictoires. Voici notre réponse.

Bernard-Henri Lévy prétend soutenir "inconditionnellement" l'intervention américaine en Afghanistan. L'élimination effective du réseau saoudien d'Oussama Ben Laden  [pour autant que ce dernier ne soit pas un croquemitaine médiatique dont l'importance réelle aurait été gonflée démesurément]  est un objectif que nous pouvons comprendre, vu les crimes commis par ce réseau en Tchétchénie, au Daghestan et vraisemblablement à Moscou, où deux immeubles ont sauté entraînant la mort de centaines de civils innocents (cf. Au fil de l'épée, octobre 1999). Mais l'objectif réel de la campagne américaine en cours est un contrôle des flux pétroliers entre la Mer Rouge et l'Indus. Par conséquent, en toute logique realpolitisch, mais aussi en toute logique éthique, personne ne peut soutenir de manière "inconditionnelle" une telle opération: d'abord, parce qu'en tant que consommateurs de pétrole, Européens et Japonais ont un droit de regard et de participation, ont le droit de formuler leurs propres projets pour la gestion de cette région. Voilà pour le point de vue realpolitisch. Ensuite, du point de vue éthique, il n'est pas sain de soutenir "inconditionnellement" une opération militaire dont l'objectif n'est nullement "moral" en dernière instance, mais bel et bien dicté par une logique de l'"avoir", une logique visant l'acquisition du pétrole donc de l'énorme pouvoir de pression qui en découle. Lévy semble oublier cette distinction fondamentale entre l'Etre et l'Avoir, où tout ce qui relève de l'Etre peut être considéré comme "éthique", et tout ce qui est entaché de la moindre pulsion malsaine vers l'Avoir comme ne l'étant pas ou comme l'étant dans une mesure amoindrie, amoindrissement qui n'autorise justement pas un soutien "inconditionnel", mais justifie au moins un soutien nuancé et une approche critique voire une condamnation "conditionnée".

Autre énormité que nous relevons dans les réponses de Lévy au journaliste Romain Leick: cette guerre pour la "libération" (!!) de l'Afghanistan et pour les principes des Lumières serait une "première mondiale" (eine Weltpremiere), dans la mesure où elle ne serait pas impérialiste mais purement "morale". Parole clinquante qui nous fait bien rigoler. Mais, outre cette truculence qu'elle libère en nous, elle induit néanmoins une question de fond, qui se pose depuis l'avènement de Lévy dans le guignol philosophico-médiatique parisien. Avec sa marotte de la Loi, sa critique de toute référence à la chair (à la "carnalité"), son obsession des principes purs (et nous reviendrons sur ce mot "pur"), Lévy a affirmé, péremptoirement, la domination sans appel des principes désincarnés sur les réalités de chair et de sang, sur les legs de l'histoire, sur les formes, nécessairement hybrides, nées de l'histoire.  Dans le cas afghan, comment peut-on sérieusement dissocier les événements d'aujourd'hui de ceux du passé, comment ne pas voir, comment refuser de voir, que l'intervention de Bush aujourd'hui se place directement dans la continuité des guerres anglo-afghanes et russo-afghanes du 19ième siècle, dans la logique de toute une géopolitique anglo-saxonne minutieusement mise au point depuis près de deux siècles? Par conséquent, l'option de Lévy, de vouloir toujours faire triompher des principes  [même s'il admet que cet effort pour assurer leur triomphe est un travail de Sisyphe] contre les réalités historiques, se révèle pour ce qu'elle est: un bricolage idéologique, destiné à alimenter les techniques d'ahurissement des médias, à fignoler l'assommoir que l'on nous assène à longueur de journée.
 
Certes, un Afghanistan livré à la folie des talibans n'était pas la panacée, était même une horreur historique, à laquelle il est bon aujourd'hui de mettre un terme, même si nous aurions préféré voir les armées russes, iraniennes et indiennes entrer dans Mazar-i-Sharif, Kunduz et demain Kandahar. Il me paraît bon de rappeler ici que l'Afghanistan a été heureux, bien que pauvre parce qu'isolé et enclavé, au temps où il était non-aligné, où il représentait une sorte de "Troisième Voie" entre l'Est et l'Ouest, où conseillers russes, américains, britanniques, allemands, français se côtoyaient dans une zone soustraite au tumulte sinistre de la Guerre Froide. L'Afghanistan était en fait "finlandisé", terme qui doit aussi faire horreur à Lévy comme il faisait horreur à son compère Alain Minc, banalisateur des vulgarités et des horreurs du néo-libéralisme. La "finlandisation" aux yeux de ces messieurs de Paris, les Lévy, Minc et autres, n'était pas "pure", était une logique de compromissions équilibrées, le fruit d'un travail diplomatique cherchant le modus vivendi le plus viable pour les parties, modus vivendi qui se forge bien sûr en analysant les réalités du lieu, sans référence aucune à des principes artificiels, à des baudruches idéologiques, à du toc philosophique. Pour l'Afghanistan de demain, il faudra une solution afghane, qui ne sera ni l'américanisation / macdonaldisation, ni la talibanisation, ni une forme post-soviétique de la soviétisation, mais un recours à la diversité afghane, dans un modus vivendi accepté par les Afghans au nom de leur histoire et qui, forcément, plongera dans l'humus local. A Bonn, ce sont des factions bien ancrées dans cette réalité complexe et charnelle où les équilibres sont toujours fragiles  [parce que la Vie est effervescence alors que les chimères de Monsieur Lévy sont figées parce que sans vie]  qui négocient, avec des sages soufis, qui créeront sans doute un modèle original en terre d'Islam, bien éloigné de la rage fanatique de l'idéologie puritaine wahhabite qui n'est jamais qu'un phénomène de déclin, une fanatisation qui a émergé quand l'Islam semblait ne plus pouvoir donner de réponse aux problèmes du monde.
Bernard-Henri Lévy, en stigmatisant certains intellectuels de gauche du Tout-Paris, qui seraient encore anti-américains, dénonce l'anti-américanisme comme une "passion", un "affect", dépourvu de valeur éthique. Lévy procède ainsi à une analyse plus ou moins wébérienne de l'anti-américanisme intellectuel en France. Pour Lévy, l'hostilité à l'Amérique relève donc d'une "conviction" qui serait tout à la fois politiquement incorrecte et éthiquement irresponsable.
Il est vrai que c'est parfois le cas, comme nous l'avons nous-mêmes expérimenté avec amertume pendant notre longue aventure "néo-droitiste". L'anti-américanisme de ce milieu ne procédait pas d'analyses géopolitiques ou historiques cohérentes; il était tout aussi dissocié du réel que la "pensée" de Bernard-Henri Lévy, mais se plaçait tout simplement sous un signe contraire (il est tout aussi vrai qu'Alain de Benoist jalousait le succès médiatique incontestable de Lévy et cherchait à ravir, ne fût-ce qu'un morceau de sa gloire, en prêchant un irréalisme, ou une conviction irresponsable selon Weber, qui prenne l'exact contre-pied des affirmations impavides du philosophe à la chemise blanche (pure?) largement échancrée, dans le fol espoir d'être propulsé à son tour sous les spots médiatiques).

Autre dualisme bricolé par Lévy dans son entretien accordé au Spiegel: l'Europe serait une vieille terre réactionnaire, où les peuples et les dirigeants politiques restent rivés au territoire et à l'histoire du territoire, tandis que le modèle américain, sans territoire et sans histoire, sans ballast traditionnel, réaliserait la "société contractuelle" voulue par Jean-Jacques Rousseau.
Lévy précise: ce contrat social américain est le fruit d'une volonté. Beau schéma qui permet évidemment de tenir un beau discours clinquant dans un salon de bourgeoises et de bas bleus recherchant à étoffer par de belles phrases un QI défaillant. Hélas, Rousseau n'est pas dissociable de Herder, de Möser, des romantiques allemands et slaves qui instaureront les nationalismes démocratiques, notamment dans les Balkans, où justement, la même clique parisienne découvrait, avant l'intervention américaine au Kosovo, la matrice d'un petit Satan d'hitlérienne facture, notamment en Serbie, justifiant à l'avance les bombardements sur Belgrade, Nis, Novi Sad, etc. Pire: ils les ont préparés idéologiquement, portant la responsabilité de la mort de centaines de civils innocents. Nous surprenons là Lévy en flagrant délit de contradiction: un bon Rousseau, monsieur, il a fait l'Amérique, mais un méchant Rousseau, monsieur, il a généré Milosevic! Le rousseauisme de Lévy est donc à géométrie variable, tantôt bon, tantôt méchant, vous avez dit "sophisme"?

Mais si l'Amérique, selon Lévy, constitue un modèle admirable parce qu'elle se dégage de l'emprise du territoire, de tout ballast historique, de toute notion de communauté qui serait interprétée dans un sens hostile aux Lumières ou différent de ce qu'elles préconisent in vitro, elle doit ipso facto déboucher sur une société de masse (puisque la société de masse est une société dégagée des contraintes traditionnelles tandis que la communauté charnelle, ou la communauté politique au sens européen du terme, est le conteneur, selon Lévy, d'un proto-fascisme appelé, le cas échéant, à devenir virulent). Or justement, où se trouve la volonté dans une société de masses? Pour Rousseau, qui raisonne en fait en termes de cantons helvétiques, voire de cités antiques ou renaissancistes, le contrat social émerge dans une cité bien circonscrite, fût-elle rurale, qui ne peut en aucun cas être une société uniformisée par des principes figés, massifiée sur une échelle continentale. Si la "nouvelle droite" en voie de déliquescence dès la fin des années 80 a répété, de manière psittaciste, un discours sur l'Amérique où celles-ci ne serait que l'expression des masses urbaines complètement déboussolées, Lévy avance des arguments de même niveau, en considérant que l'idéologie attribuée à ces masses serait un rousseauisme parfaitement conscient.
Images fausses évidemment: l'Amérique est un patchwork, comme l'Europe l'est devenue, comme la Chine le devient. Les citoyens américains se regroupent souvent par tribus, par origines, si bien que la cassure mentale entre les grandes métropoles et le reste du pays est une réalité bien discernable Outre-Atlantique.

Toute une contestation américaine reproche à l'idéologie officielle de son pays de dissimuler derrière un langage moralisant et médiatisé une hypocrisie effrayante, une propension à limiter les libertés traditionnelles des sociétés anglo-saxonnes, une utilisation du mensonge médiatique pour faire passer des pratiques subrepticement liberticides. La véritable contestation en Europe n'a jamais été assez attentive à cette contestation américaine, qui adopte un vocabulaire tantôt à "gauche" tantôt à "droite", mais qui, souvent, nous prévient des stratagèmes à l'¦uvre pour réduire nos libertés ou pour étouffer notre identité, avant même que ces stratagèmes ne soient exportés vers l'Europe. Contrairement aux affirmations solennelles vociférées par Bernard-Henri Lévy, il n'existe pas aux Etats-Unis un consensus socio-contractuel d'inspiration rousseauiste, mais une masse amorphe qui autorise, par son inertie même, toutes les manipulations médiatiques qui sont exportées immédiatement via CNN, et une fraction importante de la population qui manifeste de manière diversifiée son opposition: par le refus de prendre part au jeu politique, par le recours aux communautés d'ascendance, par une critique serrée des mécanismes de pouvoir et de persuasion, par une protestation musclée. Cette fraction critique, que le pouvoir a réussi à museler ou à contourner habilement mais pas à réduire au silence, infirme la déclaration intempestive de Lévy: les masses urbaines, détachées de tout continuum communautaire, n'a plus de volonté, à la façon de Rousseau ou à toute autre façon. Les autres, qui correspondent davantage au modèle de Rousseau, ont une volonté clairement profilée, mais elle va à l'encontre de ce que Lévy cherche à nous refiler comme panacée: une sorte de rousseauisme soft, béat devant le discours des médias, sentencieux en répétant les poncifs des Lumières.

Autre question, plus prosaïque peut-être mais très révélatrice: où est ce mirobolant contrat qui animerait tous les Américains, quand on sait que des franges entières de la population des "conurbanizaciones" américaines se barricadent dans des banlieues dortoirs entourées de barbelés et de chicanes, surveillées par de véritables milices de gardiens? La sonnette d'alarme a été maintes fois tirée devant la sinistre perspective de cette "évolution" sociologique. Et quel argument avançaient ceux qui, nombreux, s'en inquiétaient? Eh bien, qu'une telle "bunkérisation" de la population de classe moyenne, conduisait justement à la disparition du "contrat social". Bref, Lévy invente une Amérique idyllique que les Américains s'inquiètent de voir totalement disparaître chez eux! Ou de la "nouvelle philosophie" à la "prestidigitation pseudo-philosophique"!

Enfin, Lévy parle de l'Amérique telle que la perçoivent ses soi-disant adversaires philosophiques, les tenants de l'obscurantisme face à sa Lumière, les grenouilleux culs terreux de l'enracinement face à sa Loi si sublime mais sans substance aucune: pour ces malsains qui ont préparé ou préparent la bête immonde, l'Amérique serait une "catastrophe ontologique", dans la mesure où elle annule ce qui fait l'ontique en l'homme, c'est-à-dire ses héritages, charnels, historiques, idéels. Outre Heidegger, ce constat de la "dés-ontologisation" de l'homme par l'Amérique serait partagé, selon Lévy, par Georges Valois, Pierre Drieu La Rochelle et Charles Maurras. Cependant, le rejet du modèle américain et l'effroi devant le risque de voir là-bas l'humanité vidée de ses contenus légués, donc de sa substance intime, de sa manière d'être homme dans la mesure où il y mille et une manière d'être homme et non pas une seule, sont des sentiments partagés par de nombreux observateurs européens [et américains!] Par conséquent, rejeter comme virtuellement "fascistogène" ou "nazistogène" cette inquiétude philosophique devant l'éradication des héritages culturels de l'humanité équivaut à rejeter des pans entiers  [et non des moindres]  de la culture des peuples (toutes souches confondues). Une telle attitude est indigne du philosophe, qui, en l'adoptant, se transforme ipso facto en une sorte de messie. Triste posture. Suffisante par sa cuistrerie et insuffisante par son manque de substance.

Lévy commet un autre raccourci, également très révélateur: il assimile l'extrême-droite européenne (ou ce qu'il entend par là, car le concept n'a jamais été défini clairement) au fondamentalisme islamique qui sévissait récemment en Afghanistan et qui, comme on nous l'a répété, dérive du wahhabisme saoudien. On ne voit pas très bien le rapport entre une "extrême-droite" européenne (qui n'a même pas de dénominateur commun puisqu'elle varie de pays à pays et d'aire confessionnelle à aire confessionnelle) et ce wahhabisme. Surtout que Lévy est de ceux qui font allègrement l'équation entre "extrême-droite" et fascisme ou national-socialisme. D'abord, mis à part quelques cénacles intégristes, numériquement très faibles, personne dans l'ultra-conservatisme ou dans les variantes du boulangisme militaro-populiste ne se réclame de la théocratie ou veut en restaurer une. Quant au fascisme italien, sa matrice hégélienne le rapproche davantage des gauches que de toutes les formes de théocratie. Mais qu'importe l'analyse méticuleuse, rigoureuse et objective de tous ces faits d'histoire, définitivement révolus, Lévy bricole, fait du bricolage idéologique, et hisse ces bricolages au rang de vérités intangibles, transcendant le réel, ravalé tout entier et sans nuance au niveau d'un abject grouillement annonçant une forme ou l'autre de fascisme ou de nazisme.
C'est qu'il tient la réponse, le bougre: ils sont identiques, oui, oui, car ils ont tous "un noyau mystique". Oui, oui, selon Lévy, le communisme et le nazisme se caractérisent par un "noyau mystique". Joseph Staline et Adolphe Hitler doivent hurler de rire, s'ils entendent ce bon Monsieur Lévy de Paris énoncer sentencieusement ses tirades depuis un empyrée où l'on aurait consigné les dictateurs défunts.

Lévy, dans les colonnes du Spiegel, affirme une autre de ses marottes: les Européens incorrigibles, les fascistes (et assimilés), les fondamentalistes wahhabistes, sectataires de Ben Laden et du Mollah Omar, sont animés, les méchants, d'une "volonté de pureté" (Wille zur Reinheit), visant l'éclosion de communautés de pure harmonie. A tous ces errements européistes, nazistes, vichystes ou islamistes, l'Amérique apporterait le remède. Mieux: serait le remède qui vous vaccinerait contre tout fantasme de pureté. Mais pour recevoir ce vaccin, il faut d'abord vous purger de ce que vous êtes ontologiquement: hop, monsieur, franchissez le seuil, videz-vous, laissez-vous vider comme un poulet de batterie, laissez là vos héritages, abandonnez-les comme le tas de tripes du poulet qu'on va emballer, laissez là ce que vos pères et vos mères vous ont légués, n'ayez plus qu'une idole, le "contrat". C'est pas de la pureté, ça? De la pureté passée au détergent du modernisme araseur? Le "contrat" lave plus blanc. C'est une belle poudre, le "contrat", avec des enzymes gloutons, des enzymes-Lumières, qui vous purgent de vos superstitions. Les héritages, c'est des taches, des souillures, des souillures brunes, indélébiles sauf pour la poudre-Contrat made in USA, et vantée par le camelot Lévy. A l'analyse, les Etats-Unis sont davantage marqués par le fantasme de la pureté que tous les Européens, Africains et Asiatiques réunis, dussent-ils demeurés inébranlablement fidèles aux plus étonnants archaïsmes de leurs cultures respectives. L'hygiénisme caricatural et malsain est une caractéristique très actuelle de la société américaine, le vieux fond puritain [dans "puritain", il y a la racine "pur"] se manifestant dans l'alimentaire, la peur des bacilles, virus et autres microbes, la crainte des acariens qui grenouillent dans les matelas, etc. Oui, oui, la "Wille zur Reinheit" n'est pas là où le pense le Señor Lévy.

Lévy évoque une "guerre de civilisation", mais non pas à la façon de Huntington, ou de ses interprètes un peu hâtifs. Non, la "guerre de civilisation" n'est pas celle qui oppose effectivement l'Europe à l'Islam depuis le refoulement des Byzantins hors de Syrie et d'Egypte et l'invasion de l'Espagne, depuis Poitiers jusqu'aux Croisades et de celles-ci à Lépante, etc. Car, tout ça, c'est du réel, dont des impuretés, indignes de l'attention d'un nouveau défenseur des "Lumières" (Voltaire, où es-tu?). La "guerre de civilisation", nous enseigne le bon Monsieur Lévy de Paris (Rive gauche), c'est la guerre qui va avoir lieu au sein de l'Islam lui-même. Oui, oui, des forces à l'intérieur du monde islamique vont se dresser, et grâce à l'appui des troupes américaines, instaurer enfin les Lumières dans l'aire civilisationnelle islamique. Quelle parousie, ça va faire! Nom de Zeus! L'Islam aura enfin ses Incroyables et ses Merveilleuses, en mini-djellabah, pour exhiber de belles cuisses bronzées de Mauresques marmoréennes! Slurp! Miam! On se sentira tous légionnaire du Sahara, pulsionnellement parlant! En goguette dans un boxon où dominent les musiques lascives! Mon pote Ahmed, qui me cuit de délicieuses pittas, ira en pèlerinage à La Mecque en jeans avec, sur la tête, un Borsalino, en fredonnant un petit air de blues! Du jamais vu! Et son papa se teindra la barbe en blond cendré, pour faire Viking!
Plus de pureté, m'sieurs-dames, fini tout ça, on mélange tout! C'est bien ça, les Lumières, n'est-ce pas, M'sieur Lévy, tout au concasseur, tout au malaxeur! Donc contre le fascisme, recourons au malaxisme luministe plutôt qu'au marxisme-léninisme!

Revenons plus directement à la "guerre de civilisation" que l'Islam est censé mener contre lui-même, d'après Monsieur Lévy. Admettons le noyau de sa thèse: l'Islam fondamentaliste, de facture wahhabite, n'est pas une solution pour l'aire arabo-musulmane, qui doit puiser en elle-même d'autres forces, des forces qui ont indubitablement existé jadis mais qui se sont assoupies voire ont disparu dans les tourmentes de l'histoire, dont l'invasion mongole de la Perse et de la Mésopotamie constitue très certainement la pire des catastrophes pour l'espace musulman. Mais l'abandon de la crispation wahhabite doit-elle nécessairement conduire à des "Lumières", comme le veut Lévy? La civilisation islamique ne recèle-t-elle pas d'autres possibles, plus féconds et moins déstabilisateurs qu'un calque de l'idéologie européenne des Lumières? N'est-ce pas un v¦u pieux de vouloir absolument transposer un fait de la civilisation européenne dans le corps d'une autre civilisation, qui génère une autre alchimie?
Curieux que Lévy ne souffle mot des reliquats, peut-être toujours féconds, du soufisme traditionnel en terre d'Islam, particulièrement dans l'aire persanophone. Une lecture de Corbin, Massignon, Chodkiewicz ferait le plus grand bien à notre "nouveau philosophe", car il ne croira plus à une transition miraculeuse du capharnaüm illuministe occidental dans les sociétés islamiques.

Pour vendre ses "Lumières", Lévy use du vocable "laïcisme". Il veut tout "laïciser", autrement dit tout ramener aux tristes mesures des petits bourgeois consommateurs, téléspectateurs, vacanciers, qui n'ont plus ni culture ni religion ni conscience historique, et qui sont donc des proies rêvées pour les manipulateurs en tous genres. Car ne nous leurrons pas, le "laïcisme", tel que l'entend Monsieur Lévy du Twickenham, ce n'est pas l'effort de certaines générations passées pour se dégager des "mômeries de la religion" (Voltaire), mais tout le contraire: si vous n'êtes pas "laïcs" comme le veut Monsieur Lévy, vous irez en enfer où rôtissent les méchants Staline, Hitler, Franco et alii, et où rôtira bientôt le vilain Milosevic. Il faut donc obéir, s'aligner, être politiquement correct, marcher droit, penser sans réfléchir, se pâmer devant les discours médiatiques. Donc tomber, non plus dans les "mômeries" de la religion, mais dans celles, plus sournoises, de la propagande médiatique.

Entre le pacifisme (inacceptable face au "Mal") et le bellicisme (qui est le "Mal"), Lévy dit opter pour une tierce voie, celle de la "Guerre Juste", qui va travailler à éradiquer le "Mal" quand il le faut, ou le faire reculer, en bonne logique manichéenne. Or les guerres qui s'auto-proclament "justes" sont toujours plus cruelles parce qu'idéologisées. En insistant sur cette notion de "guerre juste", Lévy tombe le masque, car ce type de guerre est plus terrible que la guerre elle-même, plus terrible, plus inacceptable sur le plan éthique que la guerre en soi, objet du bellicisme. Lévy semble ignorer, veut ignorer et faire ignorer que la "guerre de forme" existait avant la révolution française, qu'elle était une tentative pour réduire les effets de la guerre, pour limiter les "dégâts collatéraux", pour n'en faire que le travail des militaires, et que cette "guerre de forme" inscrivait la belligérance [inévitable] dans le cadre d'un "jus publicum europæum", soucieux de maintenir intact le cadre de la civilisation, de ne pas le galvauder par des guerres irresponsables. Ernst Jünger (et Carl Schmitt) ont raisonné en ces termes: toute la réflexion de Jünger part de la mécanisation outrancière de la guerre à partir de 1916, des restes de guerre chevaleresques (ses carnets de route de mai-juin 1940), pour aboutir à un sentiment d'horreur devant l'ampleur des destructions à l'Est (ses "Notes caucasiennes") et devant la terreur systématisée que furent les bombardements alliés sur les villes d'Europe (cf. le tracé rectiligne des B-17 dans le ciel de Paris), toutes actions perpétrées au nom d'une guerre idéologique qualifiée de "juste" et qui ont ruiné les principes du "jus publicum europæum". La notion de "guerre juste" ruine ces principes pour l'Europe mais aussi, désormais, pour la planète toute entière. Mais Lévy le dit, le proclame dans le Spiegel, les positions de Jünger sont "horribles". Sans doute a-t-il un autre sens de l'"horrible"?

Nous pouvons suivre certains arguments marginaux de Lévy dans son entretien au Spiegel. Par exemple, dire qu'Oussama Ben Laden doit être mis hors jeu, que son système de terrorisme et de "counter-insurgency" doit disparaître, n'est pas forcément sot: le réseau de Ben Laden, à nos yeux, s'est rendu coupable d'attentats en Tchétchénie, au Daghestan et à Moscou, a semé ou tenté de semer le désordre au Tatarstan et au Bachkirtostan, a formé des commandos qui ont épaulé les mafieux et les proxénètes de l'UÇK, qui ont ruiné le patrimoine slave du Kosovo en incendiant monastères et bibliothèques, éradiquant ainsi des pans entiers de la mémoire européenne, qui ont assassiné des civils serbes et macédoniens et ont répandu une criminalité parallèle à travers toute l'Europe.
Ce faisceau de crimes abjects a certainement fait plus de morts que les attentats du 11 septembre à New York. L'incendie de la plus modeste chapelle orthodoxe du Kosovo et la destruction des Bouddhas de Bamiyan sont évidemment des crimes plus monstrueux contre le patrimoine de l'humanité que la destruction de deux aberrations architecturales dans une ville hideuse qui d'ailleurs ne possède aucune richesse patrimoniale digne de ce nom. En ce sens, il est bon de méditer les paroles de Koïchiro Matsuura, directeur général de l'UNESCO, et de son équipe (cf. Afghanistan. La mémoire assassinée. Textes du Colloque "Patrimoines d'Asie centrale", UNESCO, 2 mars 2001, éditions Mille et Une Nuits, n°39, Paris, 2001). La laideur de New York n'excusant pas, bien sûr, la mort atroce des victimes du 11 septembre, auxquelles nous avons rendu hommage en son temps, de même qu'aux policiers et pompiers new-yorkais, morts dans l'exercice de leur noble fonction. Par ailleurs, l'assassinat, non encore élucidé du Commandant Massoud, auquel Lévy avait rendu visite, est un crime contre la paix civile en Afghanistan, qui mérite évidemment une sanction, à la condition expresse que ce soit les Afghans qui fassent le procès et non un "Tribunal International" où siègent des juristes ne connaissant rien de la situation et de la mentalité afghanes.

Lévy a raison de dire que l'on n'éradiquera pas le terrorisme, qu'il est désormais une constante du jeu stratégique mondial. Quoi qu'il en soit, le "terrorisme" selon Lévy, qu'il soit réel ou fabriqué, doit exister pour que les tenants du "Bien" puissent exercer et exhiber leurs vertus, ne fût-ce que par contraste. Mais énoncer cette lapalissade ne devrait pas conduire à interpeller grossièrement Jean Baudrillard, qui a énoncé une thèse somme toute assez banale, consistant à dire que les Etats-Unis sont responsables du terrorisme dans la mesure où ils drainent des énergies et des biens de consommation vers leur territoire et au bénéfice de leur population, privant de ressources nécessaires bon nombre de peuples du tiers monde. Ensuite, les Etats-Unis soutiennent Israël qui brime les Palestiniens. La frustration du tiers monde et des Palestiniens génèrerait le terrorisme selon Baudrillard, thèse contre laquelle Lévy s'insurge avec la véhémence qui lui est coutumière. Baudrillard, assurément, ne mérite pas cette véhémence; il mérite le respect que l'on doit à un grand professeur qui nous a beaucoup appris, qui est un exemple de sérénité et de pertinence, sans éclat ni effets de manche. Mais dans le cas qui nous préoccupe, c'est-à-dire la succession d'événements depuis l'assassinat du Commandant Massoud, les attentats de New York et l'intervention en Afghanistan, le terrorisme du réseau Al-Qaida de Ben Laden n'est ni un terrorisme de la faim (comme celui que l'on prête au tiers monde) ni un terrorisme du désespoir (comme celui que l'on prête aux Palestiniens) mais un terrorisme de nantis: celui d'une certaine caste dirigeante saoudienne, ou d'éléments qui en sont issus, et qui veulent garder intacts les dividendes du pétrole, en dépit du tarissement progressif des nappes pétrolifères de la péninsule arabique. Un tel terrorisme ne se justifie évidemment pas, ne bénéficie pas de circonstances atténuantes. Mais Lévy évite curieusement toute analyse de la société et des structures du pouvoir en Arabie Saoudite, car une telle analyse serait seule capable de nous donner la clef de l'énigme Ben Laden. Lévy reste fidèle à sa non-méthode: pas d'analyse sur le terrain, rien que des déclamations du haut d'un empyrée sans socle, sans substance, sans épaisseur.

Lévy se déclare optimiste: le terrorisme ne sera certes jamais éradiqué mais le "Bien" parviendra toujours à ne pas "lui laisser le dernier mot". Et pour ne pas lui laisser le dernier mot, que faut-il faire? Eh bien, il faut généraliser le "droit" d'ingérence et d'immixtion, qui sera forcément le "droit" d'ingérence et d'immixtion des Etats-Unis. Un "droit" qui va à l'encontre de tous les principes du droit international, des conventions entre les nations, des usages diplomatiques. Et qui n'est donc pas un "droit" mais une pure manifestation d'arbitraire, une pure manifestation de la puissance militaire du plus fort, au détriment des plus faibles. Cela est inacceptable. Et en revendiquant ce "droit", qui n'est pas un droit mais un abus du plus fort camouflé en droit à la manière des sophistes, Lévy montre la véritable nature de ses bricolages idéologiques, une nature qui n'a rien d'éthique, mais qui relève tout simplement du monstrueux, du terrorisme intellectuel.
Cqfd.