samedi 27 décembre 2014

La leçon du sociologue et philosophe Hans Freyer

La leçon du sociologue et philosophe Hans Freyer

« Il faut une volonté politique pour avoir une perception sociologique ».


080610.jpgPour Hans Freyer (1887-1969), sociologue allemand néo-conservateur (« jeune-conservateur », jungkonservativ) qui sort du purgatoire où l'on avait fourré tous ceux qui ne singeaient pas les manies de l'École de Francfort ou ne paraphrasaient pas Saint Habermas, la virtù de Machiavel n'est pas une "vertu" ou une qualité statique mais une force qui n'attend qu'une chose : se déployer dans l'aire concrète de la Cité, dans l'épaisseur de l'histoire et du politique. Fondateur de l’École de Leipzig, d’où seront issus les meilleurs cadres de la sociologie historique de Weimar (il est parmi les fondateurs, avec Werner Conze, de la nouvelle histoire sociale allemande), puis de la sociologie nazie et une grande partie des sociologues conservateurs allemands d’après-Guerre (not. Helmuth Schelsky), ce sociologue a une solide formation de philosophe, dont l’ouvrage fondateur, Theorie des objektiven Geistes (1928) qui poursuit les pensées de Hegel et de Wilhelm Dilthey, va préparer le projet sociologique, not. dans son ouvrage Soziologie als Wirklichkeitswissenschaft (1930), d’une « révolution de droite » qui prendrait acte de l’anomie de la société industrielle et de l’échec de la lutte des classes, en lui opposant un État autoritaire. Ayant pris ses distances avec le nazisme – il sera professeur à Budapest entre 1941 et 1945 – il est l’exemple même du penseur conservateur, du théoricien de cette Révolution conservatrice qui aura grand mal à se justifier au moment de la dénazification. Il n’en est pas moins l’un des premiers sociologues professionnels qui, après la mort de Max Weber et de Georg Simmel, dont il ne cesse de se nourrir de manière critique, va lancer des projets innovateurs en sociologie industrielle, des organisations et de l’administration publique.

Victor Leemans, qui avant-guerre avec Raymond Aron introduisit en Belgique et en France les grands noms de la sociologie allemande, écrivait, à propos de Hans Freyer, dans son Inleiding tot de sociologie (Introduction à la sociologie, 1938) :
« Pour Freyer, toute sociologie est nécessairement "sociologie politique". Ses concepts sont toujours compénétrés d'un contenu historique et désignent des structures particulières de la réalité. Dans la mesure où la sociologie se limite à définir les principaux concepts structurels de la vie sociale, elle doit ipso facto s'obliger à prendre le pouls du temps. Elle doit d'autant plus clairement nous révéler les successions séquentielles irréversibles où se situent ces concepts et y inclure les éléments de changement, Les catégories sont dès lors telles : communauté, ville, état (Stand), État (Staat), etc., tous maillons dans une chaîne processuelle concrète et réelle. Ces concepts ne sont pas des idéaltypes abstraits mais des réalités liées au temps. (...)
Selon Freyer, aucune sociologie n'est donc pensable qui ne débouche pas dans la connaissance de la réalité contemporaine. À ce concept de réalité ne s'attache pas seulement la connaissance des structures immédiatement perceptibles mais aussi et surtout la connaissance des volontés de maintien ou de transformation qui se manifestent en leur sein. La connaissance sociologique opte nécessairement pour une direction déterminée découlant d'une connaissance de la Realdialektik (dialectique réalitaire [ou dialectique réelle, c'est-à-dire non simplement discursive])... ».
Une sociologie de l'homme total

­Malgré cette définition courte de l'œuvre de Freyer, définition qui veut souligner le recours au concret postulé par le sociologue allemand, nous avons l'impression de nous trouver face à un édifice conceptuel horriblement abstrait, détaché de toute concrétude historique. Ce malaise, qui nous saisit lorsque nous sommes mis en présence de l'appareil conceptuel forgé par Freyer, doit pourtant disparaître si l'on fait l'effort de situer ce sociologue dans l'histoire des idées politiques. Avec les romantiques, les jeunes hégéliens (Junghegelianer), Feuerbach et Karl Marx, le XIXe siècle montre qu'il souhaite abandonner définitivement l'homme des humanistes, cet homme perçu comme figure universelle, comme espèce générale dépouillée de sa dimension historico-concrète. Désormais, sous l'influence et les coups de boutoir de ces philosophies concrètes, l'épaisseur historique sera rendue à l'homme : on le percevra comme seigneur féodal, comme serf, bourgeois ou prolétaire.

Une « objectivité » qui doit mobiliser l'homme d'action

Mais ces hégéliens et marxistes, qui dépassent résolument l'idéalisme fixiste de l'humanisme antérieur au XlXe, demeurent mécaniquement enfermés dans la vision de l'homo œconomicus et n'explorent que chichement les autres domaines où l'homme s'exprime. À cette négligence des matérialistes marxistes répond l'hyper-mépris des économismes d'un Wagner ou d'un Schopenhauer, d'un Nietzsche ou d'un Jakob Burckhardt. L'homme total n'est appréhendé ni chez les uns ni chez les autres. Pour Freyer, les essayistes et polémistes anglais Carlyle et John Ruskin nous ont davantage indi­qué une issue pour échapper à ce rabougrissement de l'homme. Leurs préoccupations ne les entraînaient pas vers des empyrées légendaires, néo-idéalistes ou spiritualistes mais les amenaient à réfléchir sur les moyens de dépasser l'homme capitaliste, de restituer une harmonie entre le travail et la Vie, entre le travail et la création intellectuelle ou artistique.

Dans deux postfaces aux travaux de Freyer sur Machiavel (ou sur l'Anti-Machiavel de Frédéric Il de Prusse), Elfriede Üner nous explique comment fonctionne concrètement la sociologie de Freyer, qui cherche, au-delà de l'abstractionnisme matérialiste marxiste et de l'abstractionnisme humaniste pré-mar­xiste, à restaurer l'homme total. Pour parvenir à cette tâche, la sociologie et le sociologue ne peuvent se contenter de décrire des faits sociaux passés ou présents, mais doivent forger des images mobilisatrices ti­rées du passé et adaptées au présent, images­ qui correspondent à une volition déter­minée, à une volition cherchant à construire un avenir solide pour la Cité.

La méthode de Freyer repose au départ, écrit Elfriede Üner, sur la théorie de "l'esprit objectif" (Theorie des objektiven Geistes). Cette théorie recense les faits mais, simultanément, les coagule en un programme revendicateur et prophétique, indiquant au peuple politique la voie pour sortir de sa misère actuelle. Le sociologue ne saurait donc être, à une époque où le peuple cherche de nouvelles for­mes politiques, un savant qui fuit la réalité concrète pour se réfugier dans le passé : « Qu'il se fasse alors historien ou qu'il se retire sur une île déserte ! », ironisera Freyer. Cette parole d'ironie et d'amertume est réellement un camouflet à la démarche "muséifiante" que bon nombre de sociologues "en chambre" ne cessent de poser.

Les écrits de sociologie politique doivent donc receler une dimension expressionniste, englobant des appels enflammés à l'action. Ces appels aident à forger le futur, comme les appels de Machiavel et de Fichte ont contribué à l'inauguration d'époques historiques nouvelles. Fichte parlait d'un « devoir d'action » (Pflicht zur Tat). Freyer ajoutera l'idée d'un « droit d'action » (Recht zur Tat). « Devoir d'action » et « droit d'action » forment l'épine dorsale d'une doctrine d'éthique poli­tique (Sittenlehre). L'activiste, dans cette optique, doit vouloir construire le futur de sa Cité. Anticipation constructive et audace activiste immergent le sociologue et l'acteur politique dans le flot du devenir historique. L'activiste, dans ce bain de faits bruts, doit savoir utiliser à 100 % les potentialités qui s'offrent à lui. Cette audacieuse mobilisation totale d'énergie, dans les dangers et les opportunités du devenir, face aux aléas, constitue un "acte éthique".

Une immersion complète dans le flot de l'histoire

revolt10.gifL'éthique politique ne découle pas de normes morales abstraites mais d'un agir fécond dans la mouvance du réel, d'une immersion complète dans le flot de l'histoire. L'éthique freyerienne est donc "réalitaire et acceptante". Agir et décider (entscheiden) dans le sens de cette éthique réalitaire, c'est rendre concrètes des potentialités inscrites dans le flot de l'histoire. Freyer inaugure ici un "déterminisme intelligible". Il abandonne le ­concept de "personnalité esthétisante", individualité constituant un petit monde fermé ­sur lui-même, pour lancer l'idée d'une personnalité dotée d'un devoir précis, celui de fonctionner le plus efficacement possible dans un ensemble plus grandiose : la Cité. L'éthique doit incarner dans des images matérielles concrètes, générant des actes et des prestations individuels concrets, pour qu'advienne et se déploie l'histoire.

Selon cette vision freyerienne de l'éthique politique, que doit nécessairement faire sienne le sociologue, un ordre politique n'est jamais statique. Le caractère processuel du politique dérive de l'émergence et de l'assomption continuelles de potentialités historiques. Le développement, le changement, sont les fruits d'un déplacement perpétuel d'accent au sein d'un ordre politique donné, c'est-à-dire d'une politisation subite ou progressive de tel ou tel domaine dans une communauté politique. Le développement et le changement ne sont donc pas les résultats d'un "progrès" mais d'une diversification par fulgurations successives [fractales], jaillissant toutes d'une matrice politico-historique initiale. La  logique du sociologue et du politologue doit donc viser à saisir la dynamique des fulgurances successives qui remettent en question la statique éphémère et nécessairement provisoire de tout ordre politique.

Une sociologie qui tient compte des antagonismes

ual_fs10.jpgCette spéculation sur les fulgurances à venir, sur le visage éventuel que prendra le futur, contient un risque majeur : celui de voir la sociologie dégénérer en prophétisme à bon marché. Le sociologue, qui devient ainsi "artiste qui cisèle le futur", poursuit, dans le cadre de l'État, l'œuvre de création que l'on avait tantôt attribué à Dieu tantôt à l'Esprit. L'homme, sous l'aspect du sociologue, devient créateur de son destin. Au Dieu des humanistes chrétiens, s'est substitué une figure moins absolue : l'homo politicus... Cette vision ne risque-t-elle pas de donner naissance aux pires des simplismes ?

Elfriede Üner répond à cette objection : la reine Rechtslehre (théorie pure du droit) du libéral Hans Kelsen, idole des juristes contemporains et ancien adversaire de Carl Schmitt, constitue, elle aussi, une "simplification" quelque peu outrancière. Elle n'est finalement que repli sur un formalisme juridique qui détache complètement le système logique, constitué par les normes du droit, des réalités sociales, des institutions objectives et des legs de l'histoire. Rudolf Smend, lui, parlera de la "domination" (Herrschaft) comme de la forme la plus générale d'intégration fonctionnelle et évoquera la participation démocratique des dominés comme une intégration continue des individus dans la forme globale que représente l'État.

Cette idée d'intégration continue, que caressent bon nombre de sociaux-démocrates, évacue tensions et antagonismes, ce que refuse Fre­yer. Si, pour Smend, la dialectique de l'es­prit et de l'État s'opère en circuit fermé, Freyer estime qu'il faut dépasser cette situation par trop idéale et concevoir et forger un modèle de système plus dynami­que, capable de saisir les fluctuations tragi­ques d'une ère faite de révolutions. L'idéal d'une intégration totale s'effectuant progressivement ne permet pas de projeter dans la praxis politique des "futurs imaginés" qui soient réalistes : un tel idéal s'abrite frileusement derrière la muraille protectrice d'un absolu théorique.

À droite : utopies passéistes, à gauche : utopies progressistes

La dialectique de l'esprit et du politique (de l'État), c'est-à-dire de l'imagination constructive et des impératifs de la Cité, de l'imagination qui répond aux défis de tous ordres et des forces incontournables du politique, n'a reçu, en ce siècle de turbulences incessantes, que des interprétations insatisfaisantes. Freyer estime que la sociologie organique d'Othmar Spann (1878-1950) constitue une impasse, dans le sens où elle opère un retour nostalgique vers la structuration de la société en états (Stände) avec hiérarchisation pyramidale de l'autorité. Cette autorité abolirait les antagonismes et évacuerait les conflits : ce qui indique son caractère finalement utopique. À "gauche", Franz Oppenheimer élabore une sociologie "progressiste" qui évoque une succession de modèles sociaux aboutissent à une société sans classes et sans plus aucun antagonisme : cet espoir banal des gauches s'avère évidemment utopique, comme l'ont indiqué quantité de critiques et de polémistes étrangers à ce messianisme. Freyer renvoie donc dos à dos les utopistes passéistes de droite et les utopistes progressistes de gauche.

Ces systèmes utopiques sont "fermés", signale Freyer longtemps avant Popper, et trahissent ipso facto leur insuffisance fondamentale. Les concepts scientifiques doivent demeurer "ouverts" car l'acteur politique injecte en eux, par son action concrète et par son expérience existentielle, la quintessence innovante de son époque. Freyer privilégie ici l'homo politicus agissant, le sujet de l'histoire. Les acteurs politiques, dans l'opti­que de Freyer, façonnent le temps.

L'idée essentielle de Freyer en matière de sociologie, c'est celle d'une construction pratique ininterrompue de la réalité [les époques sont en relation les unes aves avec les autres dans la dynamique de la continuité historique]. Aux époques politiquement instables, les normes scientifiques (surtout en sciences humaines) sont décrétées obsolètes ou doivent impérativement subir un aggiornamento, une re-formulation. L'histoire est, par suite, un chantier où œuvrent des acteurs-artistes qui, à la façon des expressionnistes, recréent des mondes à partir du chaos, de ruines. Freyer, écrit Elfriede Üner, glorifie, un peu mythiquement, l'homme d'action.

Le peuple (Volk) est le dépositaire de la virtù

Le personnage de Machiavel, analysé méthodiquement par Freyer, a projeté dans l'histoire des idées cette notion expressionniste/ créatrice de l'action politico-historique. Le concept machiavelien de virtù, estime Freyer, ne désigne nullement une "vertu morale statique" mais représente la force, la puissance de créer un ordre politique et le maintenir. Virtù recèle dès lors une qualité "processuelle", écrit Elfriede Üner. Par le biais de Machiavel, Freyer introduit, dans la science sociologique jusqu'alors "objective" et statique à la Comte, un ferment de nietzschéisme, dans le sens où Nietzsche voyait l'existence humaine comme un imperfectum qui ne pouvait jamais être "parfait" mais qu'il fallait sans cesse façonner et travailler.

Le "peuple", dans la vision freyerienne du social et du politique, est, grâce à sa mémoire historique, le dépositaire de la virtù, c'est-à-dire de la "force créatrice d'histoire". Le peuple suscite des antagonismes quand les normes juridiques et/ou institutionnelles ne correspondent plus aux défis du temps, aux impératifs de l'heure ou au ni veau atteint par la technologie. Un système "ouvert" implique de laisser au peuple historique toute latitude pour modifier ses institutions.

Le système freyerien est, en dernière instance, plus démocratique que le démocratisme normatif qui, à notre époque, prétend, sur l'ensemble de la planète, être la seule forme de démocratie possible. Quand Freyer parle de « droit à l'action » (cf. supra), corollaire d'un « devoir éthique d'action », il réserve au peuple un droit d'intervention sur la trame du devenir, un droit à façonner son destin. En ce sens, il précise la vision machiavelienne du peuple dépositaire de la  virtù, oblitérée, en cas de tyrannie, par l'arbitraire du tyran individuel ou oligarchique.

Relire Freyer

Relire Freyer, contemporain de Schmitt, nous permet de déployer une critique du normativisme juridique, au nom de l'imbrication des peuples dans l'histoire et du décisionnisme. L'État de droit, c'est finalement un État qui se laisse réguler par la virtù enfouie dans l'âme collective du peuple et non un État qui voue un culte figé à quel­ques normes abstraites qui finissent toujours par s'avérer désuètes.

­Et cette volonté freyerienne de s'imbriquer totalement dans le réel pour échapper aux mondes stérilisés des réductionnismes matérialistes, économistes et caricaturalement normatifs que nous lèguent les marxismes et libéralismes vulgaires, ne pourrait-on pas la lire parallèlement à Péguy ou aux génies de l'école espagnole : Unamuno avec sa dialectique du cœur, Eugenio d'Ors, Ortega y Gasset ?

Robert Steuckers, Vouloir n°37/39, 1987.

• 1) Hans FREYER, Machiavelli (mit einem Nachwort von Elfriede Üner), Acta Humaniora, Weinheim, IX/133 p.
• 2) Hans FREYER, Preussentum und Aufklärung und andere Studien zu Ethik und Politik (herausgegeben und kommentiert von Elfriede Üner), Acta Humaniora, Welnheim, 222 p.

¤ Compléments bibliographiques :
  • Les Fondements du monde moderne - Théorie du temps présent, H. Freyer, Payot, coll. Bibliothèque scientifique, 1965.
  • « Romantisme et conservatisme. Revendication et rejet d'une tradition dans la pensée politique de Thomas Mann et Hans Freyer », C. Roques, in : Les romantismes politiques en Europe, dir. G. Raulet, MSH, avril 2009.
  • « Die umstrittene Romantik. Carl Schmitt, Karl Mannheim, Hans Freyer und die "politische Romantik" », C. Roques, in : M. Gangl/ G. Raulet (dir.), Intellektuellendiskurse in der Weimarer Republik. Zur politischen Kultur einer Gemengelage, 2. neubearbeitete und erweiterte Auflage, Frankfurt/M., Peter Lang Verlag 2007 [= Schriftenreihe zur Politischen Kultur der Weimarer Republik, Bd. 10]. [cf. sur ce thème : Les formes du romantisme politique]
  • Nationalité et Modernité, D. Jacques, Boréal, Montréal, 1998, 270 p.
  • The Other God that Failed : Hans Freyer and the Deradicalization of German Conservatism, J. Z. Muller, Princeton Univ. Press, 1987. Cf. [pt] Reinterpretar Hans Freyer.
  • « The Sociological Theories of Hans Freyer : Sociology as a Nationalistic Program of Social Action », Ernest Manheim in : An Introduction to the History of Sociology, H. E. Barnes (éd.), Chicago Univ. Press, 1948.
¤ Liens :
¤ Évocations diverses (Merci à BCh!) :

• 1) LE CARACTÈRE INHUMAIN DU CAPITALISME : Mais comment se présente plus précisément le capitalisme moderne comme système d’action ? Un grand sociologue humaniste du XXe siècle, Hans Freyer, peut nous aider à répondre. Dans son livre Theorie des gegenwärtigen Zeitalters (Théorie de l’époque actuelle, 1956), il parle des "systèmes secondaires" comme de produits spécifiques du monde industrialisé moderne et en analyse la structure avec précision. Les systèmes secondaires sont caractérisés par le fait qu’ils développent des processus d’action qui ne se rattachent pas à des organisations préexistantes, mais se basent sur quelques principes fonctionnels, par lesquels ils sont construits et dont ils tirent leur rationalité. Ces processus d’action intègrent l’homme non comme personne dans son intégralité, mais seulement avec les forces motrices et les fonctions requises par les principes et par leur mise en œuvre. Ce que les personnes sont ou doivent être reste en dehors. Les processus d’action de ce genre se développent et se consolident en un système répandu, caractérisé par sa rationalité fonctionnelle spécifique, qui se superpose à la réalité sociale existante en l’influençant, la changeant et la modelant. Voilà la clé qui permet d’analyser le capitalisme comme système d’action. (S. Magister)

• 2) En ce qui concerne la tradition sociologique allemande, qui est marquée par l'influence de nombreuses conceptions philosophiques (notamment celles du système de Hegel), elle subit en particulier l'influence néfaste de la distinction opérée par Wilhelm Dilthey (1833-1911) entre les systèmes de culture (art, science, religion, morale, droit, économie) et les formes «externes» d'organisation de la culture (communauté, pouvoir, État, Église). Cette dichotomie fut encore aggravée par Hans Freyer (1887-1969) qui distinguait les « contenus objectifs » ou « signification devenue forme », qui sont les « formes objectivisées de l'esprit » dont l'étude relève des « sciences du logos », de leurs « être et devenir réels » qui sont l'objet des « sciences de la réalité ». Le caractère insupportablement artificiel de cette opposition ne saurait être mieux démontré qu'en rappelant que dans cette conception, le langage lui-même est défini comme un « assemblage de mots et de significations, de formes mélodiques et de formations syntaxiques », comme si on pouvait appréhender le langage indépendamment de l'organisation sociale des hommes qui l'emploient. Bien entendu, les langues (Langage) présentent aussi des structures intellectuelles qu'on ne peut expliquer par la sociologie sans tomber dans l'erreur du sociologisme; mais ces structures ne constituent que la moitié du problème. En outre, les entités intellectuelles objectives ne peuvent jamais être opposées au devenir social, mais seulement former avec lui une corrélation fonctionnelle dans des complexes d'action culturelle (A. Silbermann). Dilthey lui-même adoptait à cet égard une position radicalement plus ouverte, aussi bien dans ses explications réelles, opposées à son projet, que dans beaucoup d'autres occasions, comme le prouvent ses tentatives pour établir les fondements psychologiques des sciences humaines et ses tentatives périodiques pour mettre sur pied une éthologie empirique (que l'on pourrait également définir comme une science empirique de la culture). Le danger que recèle cette distinction consiste avant tout dans ce qu'elle ouvre la voie à une sorte de distinction hiérarchique à une culture « supérieure », en quelque sorte proche de l'« esprit », et une culture « inférieure » ; celle-ci se confond facilement avec le concept de « civilisation » (matérielle), ce qui introduit dans toute cette approche du problème une évaluation patente. Il semble préférable de passer de ces conceptions fortement teintées de philosophie à une approche plus réaliste. Après la destruction totale de l'ancienne théorie des aires culturelles par l'ethnologie moderne, la dernière possibilité apparente de séparer certains contenus culturels de leurs rapports fonctionnels avec la société a définitivement disparu. (R. König)

• 3) La conférence « Normes éthiques et politiques » que Freyer a tenue en mai 1929 devant la Kant-Gesellschaft, souligne encore la primauté de l'État [comme fondement de la vie politique] sur le peuple. « L'État est celui qui rassemble et éveille les forces du peuple au service d'un projet culturel caractéristique ; sa politique est le fer de lance dans lequel le peuple devient historique ». Deux ans plus tard [en pleine crise de la République de Weimar], Freyer voit la signification véritable de la « révolution de droite  » dans la résolution avec laquelle elle mobilise le peuple contre l'État. Et trois ans plus tard, il est avéré, pour Freyer, « qu'il existe aussi un véritable esprit du peuple en dehors des frontières politiques de l'État-Nation ». L'esprit du peuple, lit-on alors dans un sens tout à fait national-populiste, « doit être autre chose qu'un contexte fondé sur la politique. Le peuple doit être autre chose qu'un rassemblement d'hommes au sein d'un système étatique » (1934). Les singulières variations qui caractérisent la définition par Freyer du rapport de l'État et du peuple sont bien mises en valeur chez Üner (Soziologie als „geistige Bewegung“. Hans Freyers System der Soziologie und die „Leipziger Schule“, 1992). (S. Breuer)

mercredi 24 décembre 2014

dimanche 21 décembre 2014

Néo-nationalisme et “Neue Rechte” en RFA de 1946 à 1988

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Néo-nationalisme et “Neue Rechte” en RFA de 1946 à 1988

◘ Lecture critique de : Margret FEIT, Die “Neue Rechte” in der Bundesrepublik : Organisation – Ideologie – Strategie, Campus, Frankfurt a.M., 1987, 242 p.

Placer la “Nouvelle Droite” allemande sous la loupe n'est pas une chose aisée ; d'abord parce que le terme n'est ni utilisé ni revendiqué par les hommes et les regroupements que les journalistes rangent arbitrairement sous cette étiquette. En effet, le vocable “Neue Rechte” est une création de journalistes, une paresseuse commodité de vocabulaire qui désigne les tentatives d'innovation idéologique et pratique qui sont survenues dans le camp “nationaliste” en RFA. Récemment, Margret Feit a tenté de mener une enquête dans ce landernau et il en est sorti un livre, épais de 244 pages qui foisonnent d'informations utiles mais aussi, hélas, de commentaires incongrus et de simplifications abusives.

 La raison de ces déraillements est simple : M. Feit est une militante anti-fasciste professionnelle, une de ces Don Quichotte qui, 40 ans après l'effondrement spectaculaire du Reich de Hitler, passe son temps à harceler des fantômes de plus en plus poussiéreux. Mais la variante de son donquichottisme diverge un peu de celle de ses collègues francophones de la bande à Article 31 (Paris) ou à Celsius (Bruxelles) ; ceux-ci s'emmêlent les pinceaux, fabriquent des complots rocambolesques où l'on voit, par ex., le Ministre de la Justice belge Jean Gol, libéral et israëlite, planifier, dans un arrière-restaurant bruxellois, l'émergence d'un gigantesque réseau para-militaire avec l'ancien chef du mouvement Jeune Europe, Jean Thiriart, et un représentant du Président zaïrois, Mobutu Sese Seko ! M. Feit ne pousse pas la plaisanterie aussi loin.

Pourquoi lire ce livre ?

Si les gugusses d'Article 31, de Celsius, leur copain flamand qui sévit au Morgen et le non moins inénarrable Maurice Sarfatti, alias Serge Dumont, plumitif au Vif / L'Express  dont les collègues se gaussent en privé en disant, poliment, “Il est resté un grand adolescent…”, relèvent tous de la fantaisie charmante, de l'incurable gaminerie des fils à papa des Golden Sixties, M. Feit effectue un travail plus sérieux ; elle est de la variante masochiste, celle qui traque (mal) ses propres fantasmes mais collectionne quand même les documents authentiques afin de dénoncer, croit-elle, un véritable réseau, perclus de méchanceté et prêt à se jeter sur la pauvre démocratie comme le loup de la fable sur l'agneau tendrelet. Mais Dame Feit est archiviste, elle cite ses sources et c'est pourquoi son livre vaut une note, même s'il ne contient pas d'index et si le canevas des chapitres qui se veulent une analyse du contenu intellectuel de la “Neue Rechte” est purement et simplement repris d'un livre utile et bien fait, paru en 1975 (il y a 14 ans !) et dû à la plume de Günter Bartsch (1).

Il vaut plus d'une note si on le débarrasse de ses fantasmes, certes traqués, mais qui reviennent à chaque paragraphe au grand galop, pour être sans cesse repoussés par l'énergie terrible que déploie le désir quasi névrotique de M. Feit d'acquérir tout de même un brin de respectabilité scientifique. Considérons donc que ce livre à une certaine valeur, qui demeure cachée derrière des broussailles de fantasmes, et qu'il faut savoir le lire avec l'adresse d'un défricheur professionnel.

Le camp nationaliste avant l’avènement de la “Neue Rechte”

Dès 1946, apparaît la DReP (Deutsche Rechts-Partei ; Parti Allemand du Droit), fusion de la DKoP (Deutsche Konservative Partei) et de la DAP (Deutsche Aufbau-Partei ; Parti Allemand de la Reconstruction), 2 formations nées en 1945. La DReP, dirigée par Fritz Dorls et Fritz Rößler, était trop hétérogène pour pouvoir durer ; l’aile conservatrice se sépara de l’aile socialisante qui, avec les 2 chefs de file, forme en 1949, la SRP (Sozialistische Reichs-Partei). En octobre 1952, le gouvernement interdit ce parti, sous la pression des alliés, inquiets parce qu’il avait fait preuve d’un certain dynamisme (1951 : 11% des voix en Basse-Saxe et 16 sièges). Le parti s’était opposé à la politique pro-occidentale d’Adenauer, luttait pour une Allemagne réunifiée dans la neutralité et concurrençait sérieusement les “gauches” grâce à son programme social audacieux. M. Feit ne souffle mot de cet engagement résolument non droitier… L’interdiction oblige les militants à changer de sigle et à modifier le style de leur propagande. Ce sera, notamment, la DRP (Deutsche Reichs-Partei) qui prendra le relais en enregistrant encore un certain succès en Basse-Saxe (8,1%, plus que les libéraux de la FDP). Le redressement économique joue cependant en faveur des partis confessionnels et de la SPD.

Du nationalisme étatique au nationalisme plébiscitaire et “basisdemokratisch”

À la suite de l’échec et de l’interdiction de la SRP et de la stagnation de la DRP, les milieux nationalistes opèrent une sorte de retour sur eux-mêmes. Les plus audacieux rejettent toutes formes de pro-occidentalisme et choisissent un neutralisme ou une forme allemande de gaullisme. Mais les critiques se portent essentiellement contre les reliquats d’étatisme bismarckien que véhiculaient encore les dirigeants du “vieux nationalisme” de la SRP et de la DRP. Le noyau organisationnel de cette révision hostile à l’étatisme centralisateur, ce fut la DG (Deutsche Gemeinschaft ; Communauté Allemande) d’August Haußleiter, issu de la CSU bavaroise. Cette DG était nationale-neutraliste et anti-libérale dans le sens où l’entendaient les principaux protagonistes de la “konservative Revolution” du temps de Weimar. L’État auquel aspirait cette formation se légitimerait, non sur la puissance d’un parti qui gagnerait les élections, mais sur la volonté populaire, génératrice d’une harmonie et d’une convivialité populaires. D’emblée, avec un tel programme, annoncé pour les 2 républiques allemandes et pour l’Autriche, les militants de la DG ont pris le parti des peuples colonisés en lutte pour l’acquisition de leur indépendance (Égypte nassérienne, FLN algérien, etc.) car ces combats sont à mettre en parallèle avec la volonté des Allemands d’obtenir, eux aussi, leur propre auto-détermination.

En mai 1965, alors que les restes de la DRP venaient de se rassembler au sein d’une nouvelle formation, la NPD (National-Demokratische Partei Deutschlands), fondée en novembre 1964, la DG, avec le DFP (Deutsche Freiheits-Partei ; Parti Allemand de la Liberté) et la VDNV (Vereinigung Deutsche National-Versammlung ; Association pour le Rassemblement national-allemand), se mue en AUD (Aktionsgemeinschaft Unabhängiger Deutsche ; Communauté d’Action des Allemands Indépendants). Un clivage net se forme immédiatement : les vieux-nationalistes, étatistes, se retrouvent à la NPD, tandis que la gauche des nationaux, avec les principaux intellectuels, se retrouve à l’AUD.

De l’AUD à l’ouverture aux mouvements de gauche et à l’écologisme

Notons que la VDNV comptait dans ses rangs Wolf Schenke, fondateur d’une conception de “troisième voie” et partisan de la neutralité, et l’historien Wolfgang Venohr (cf. Orientations n°3). L’AUD, fidèle à son refus des vieilles formules étatistes et fascisantes et à sa volonté populiste et organique, s’ouvrira à l’APO (Außerparlamentarische Opposition ;  Opposition extra-parlementaire) gauchisante et fera sienne quantité d’arguments pacifistes et néo-démocratiques (dont l’objectif est l’édification d’une démocratie au-delà des partis et des familles idéologiques traditionnelles). Les pourparlers engagés avec l’APO échoueront (bien que plusieurs responsables de l’APO et du SDS, son organisation étudiante, se retrouveront dans les années 80 dans le camp néo-nationaliste) et les militants de l’AUD investiront les cercles d’écologistes, au nom d’un idéologème organique, de tradition bien romantique et germanique : la protection de la Vie (Lebensschutz). Plusieurs de ces militants fonderont, avec des éléments plus gauchistes, le fameux “Parti des Verts” que nous connaissons aujourd’hui.

Les Strassériens : “Troisième Voie”, Solidarisme, Européisme

Les Strassériens, regroupés autour d’Otto Strasser, constituent une composante supplémentaire du néo-nationalisme d’après 1945. Dès l’effondrement du IIIe Reich, Otto Strasser, depuis son exil canadien, envoie massivement des Rundbriefe für Deutschlands Erneuerung (Circulaires pour le Renouveau Allemand) à ses sympathisants. Ces circulaires évoquent une réunification allemande sur base d’une “troisième voie européenne”, axée sur un solidarisme qui renverrait dos à dos le capitalisme libéral occidental et le socialisme à la soviétique. Ce solidarisme abolirait les clivages de classe, tout en forgeant une élite dirigeante nouvelle. L’unité allemande, vue par Strasser, implique un neutralisme armé, noyau militaire futur d’une Europe indépendante qui doit devenir une puissance politique égale, sinon supérieure, aux USA et à l’URSS. Cette Europe serait l’alliée du Tiers-Monde, car les pays de ce Tiers-Monde devront fournir les matières premières à la “Fédération Européenne” en gestation.

Pour soutenir et diffuser ce programme, les Strasseriens ouest-allemands fondent en 1954 la DSU (Deutsche Soziale Union). Plusieurs militants nationaux-révolutionnaires y ont fait leurs premières armes, notamment Henning Eichberg entre 1956 et 1959. En 1961, il passe à la VDNV de Venohr et Schenke (cf. supra). Ce passage implique un abandon de l’étatisme et du centralisme néo-strassériens et une adhésion au démocratisme populiste, dont l’AUD allait se faire le champion. 

Auto-gestion ouvrière et nationalisme de libération

Dans cette même mouvance, apparaissent les “Vötokalisten” autour d’E. Kliese. Ce cercle politique élabore une théorie nouvelle de l’auto-gestion ouvrière, dérivée des principes du “socialisme allemand” (cf. Orientations n°7 et Trasgressioni n°4), seule véritable rénovation du marxisme en ce siècle. Cette théorie de l’auto-gestion formera le noyau de la doctrine sociale de l’UAP (Unabhängige Arbeiter Partei), autre formation qui se crée au début des années soixante et qui se veut « la formation de combat pour un socialisme libertaire et démocratique de la nation allemande ». Vötokalisten et militants de l’UAP se réclament de Ferdinand Lassalle, fondateur de la social-démocratie allemande et admirateur de l’œuvre de Bismarck. Le lecteur francophone constatera ici combien proches de la social-démocratie sont les différentes variantes du néo-nationalisme allemand.

Ce socialisme allemand, à connotations lassalliennes, s’oppose tant à la NPD, jugé droitière, qu’aux communistes et à la SPD, jugés traîtres à l’idéal socialiste. Un personnage important apparaît dans cette mouvance : Wolfgang Strauss, ancien militant du parti libéral est-allemand (LDPD) et ancien forçat de Vorkhuta. Strauss se fait l’avocat d’un socialisme populaire et d’un nationalisme de libération, dont le modèle dérive, entre autres, de la résistance ukrainienne, du solidarisme russe et de la révolution hongroise de 1956. Le nationalisme est conçu, dans cette optique, comme le levain sentimental qui fera naître un socialisme proche du peuple, résolument anti-impérialiste, hostile aux super-gros, ethno-pluraliste.

Le déclin de la NPD

Malgré quelques succès initiaux lors des élections dans les Länder, la NPD ne parvint jamais à dépasser le score de 4,3% (en 1969) pour le scrutin fédéral. Le parti s’est divisé entre idéalistes et opportunistes, tandis que la mouvance du nationalisme démocratique, néo-socialiste et pré-écologique attire davantage les intellectuels et les étudiants. Cette strate sociologique est effectivement porteuse des principales innovations idéologiques du néo-nationalisme allemand à la veille de l’agitation de 68. Si l’on s’intéresse à cette germination constante plutôt qu’aux structures fixes, une analyse des associations étudiantes qui se sont créées en marge de la NPD (et souvent en opposition directe à elle) se révèlera très utile.

Plusieurs initiatives se succèderont dans le monde universitaire. Parmi elles, le BNS (Bund Nationaler Studenten ; Ligue des Étudiants Nationaux) en 1956, sous l’impulsion de Peter Dehoust, l’actuel directeur de la revue Nation Europa (Cobourg). Dehoust et ses compagnons voulait appuyer le combat proprement politique des nationaux par une intervention tous azimuts dans le domaine de la “culture”, ce qui, dans le langage politique allemand, s’appelle engager un nouveau Kulturkampf. Les disciplines que privilégiait ce “Kulturkampf” étaient bien entendu l’histoire et la biopolitique. Le BNS a assurément constitué un modèle d’organisation bien conçu, mais son message idéologique était, sous bon nombre d’aspects, plus conservateur que le programme et les intentions de la DG qui, plus tard, donnera l’AUD.

Les organisations qui prendront le relais dans les années 60, entre la mise sur pied de la NPD et l’effervescence de 67-68, seront, elles, plus fidèles au populisme révolutionnaire et assez hostiles aux derniers linéaments d’étatisme. En octobre 1964, Sven Thomas Frank, Bodo Blum et Fred Mohlau fondent à Berlin l’IDJ (Initiative der Jugend ; Initiative de la Jeunesse), qui, en 1968, fusionnera avec quelques autres organisations militantes pour former l’APM (Außerparlamentarische Mitarbeit ; Coopération extra-parlementaire) ; cette nouvelle initiative était à l’évidence calquée sur l’APO (Außerparlamentarische Opposition) gauchiste. L’APM visait à regrouper les nationaux, ceux qui ne renonçaient pas à l’idée d’une réunification allemande et ne cessaient de considérer Berlin comme la capitale unique de toute l’Allemagne.

Rudi Dutschke et Bernd Rabehl glissent vers une forme de nationalisme

Günther Bartsch souligne très pertinemment, au contraire de M. Feit, que, malgré le clivage initial induit par la question nationale, les groupes d’étudiants glissaient tous, gauchistes comme nationalistes, vers une forme nouvelle, militante et revendicatrice de nationalisme. Bartsch rappelle que les 2 leaders gauchistes du Berlin de 68, Rudi Dutschke et Bernd Rabehl, ne posaient pas du tout l’équation éculée : “nationalisme = fascisme”. Au contraire, très tôt, Rabehl, dans plusieurs textes théoriques, insista sur le fait que les motivations nationalistes avaient joué un rôle de premier plan dans les révolutions française, russe, yougoslave et chinoise.

Dialectiquement, selon Rabehl, le nationalisme recèle une utilité progressiste ; il dynamise le processus de l’histoire et provoque l’accélération des conflits de classe, donc le déclenchement des révolutions socialistes. L’idéologie nationale permet de donner un discours unificateur aux différentes composantes de la classe ouvrière. À l’échelle du globe, poursuit Rabehl, un néo-nationalisme allemand, porté par la classe ouvrière, permettrait d’ébranler le condominium américano-soviétique, incarnation de la réaction, de l’immobilisme, au XXe siècle, tout comme le “système Metternich”, issu du Congrès de Vienne de 1815, l’avait été au début du XIXe.

Dutschke, avec tout son charisme, appuya ce glissement entamé par son camarade Rabehl. Il alla même plus loin : il écrivit que le XXe siècle allemand avait connu 3 formes de socialisme ouvrier et révolutionnaire : la SPD socialiste, la KPD communiste et… la NSDAP de Hitler (à qui il reprochait toutefois certaines compromissions et orientations diplomatiques). Cette réhabilitation (très) partielle du rôle historique de la NSDAP démontre à l’évidence que l’anti-fascisme manichéen, qui fait rage de nos jours, n’avait déjà plus droit de cité chez les théoriciens gauchistes sérieux des années 60. Margret Feit ne souffle évidemment mot de ce glissement et évite, dogmatiquement, de se pencher sur la valeur théorique de cet argumentaire commun à la “Nouvelle Gauche” et à la “Nouvelle Droite”. Bartsch constate que les militants de gauche et les jeunes nationalistes avaient bon nombre d’idées en commun, notamment :
  • le refus de l’establishment ;
  • la critique de la société de consommation ;
  • l’hostilité à l’encontre des manipulations médiatiques ;
  • le refus de l’hyper-spécialisation ;
  • l’attitude anti-technocratique à connotations écologiques ;
  • l’anticapitalisme et la volonté de forger un nouveau socialisme ;
  • le mythe de la jeunesse rénovatrice ;
  • l’anti-bourgeoisisme où marxisme et niétzschéisme se mêlaient étroitement ;
  • la volonté de remettre absolument tout en question.
Pourquoi nationalistes et gauchistes n’ont-ils pas marché ensemble contre le système, puisque leurs positions étaient si proches ? Bartsch estime que c’est parce que les nationalistes véhiculaient encore de manière trop patente des imageries et des références du passé, tandis que la gauche maniait la théorie “critique” avec une dextérité remarquable et bénéficiait de l’impact retentissant du livre de Marcuse, L’homme unidimensionnel [cf. l'analyse critique de M. Haar, L'Homme unidimensionnel, Hatier/Profil d'une œuvre, 1975]. La césure entre les “styles” était encore insurmontable.

“Junges Forum” et “Junge Kritik” : un laboratoire d’idées à Hambourg

La revue Junges Forum, fondée en 1964 à Hambourg, envisageait d’emblée de « jeter les bases théoriques d’une pensée nouvelle ». La volonté qui animait cette intention, c’était de sortir du ghetto strictement politique, où se percevait une nette stagnation quant au recrutement de militants nouveaux, et de suggérer aux citoyens dépolitisés un message neuf, susceptible de les intéresser et de les sortir de leur torpeur. Ceux que M. Feit nomme les « têtes pensantes » de la “Neue Rechte” ont publié articles et manifestes dans les colonnes de Junges Forum. Parmi elles : Wolfgang Strauss, Lothar Penz, Hans Amhoff, Henning Eichberg et Fritz Joß. Les thèmes abordés concernaient : le renouveau intellectuel, la recherche d’une forme de démocratie plus satisfaisante, l’élaboration d’un socialisme organique, la réunification allemande, l’unité européenne, l’ébauche d’un ordre international basé sur les principes de l’organicité, l’écologie, le régionalisme, le solidarisme, etc.

En 1972, le comité de rédaction de la revue publie un manifeste en 36 points, dont l’objectif avéré est de poser les bases d’un socialisme populaire et organique, capable de constituer une alternative cohérente aux idéologies libérale et marxisante alors dominantes (le texte, sans les notes, est reproduit in extenso en annexe du livre de Bartsch). Ce manifeste exercera une influence relativement modeste chez nous, notamment dans certains cercles proches de la Volksunie, chez les solidaristes flamands, chez les régionalistes, chez quelques néo-socialistes et/ou solidaristes bruxellois, notamment dans la revue lycéenne Vecteurs (1981) dont il n’est jamais paru qu’un seul numéro, lequel reproduisait une traduction adaptée du programme de Junges Forum, par Christian Lepetit, militant de l’AIB (Anti-Imperialistische Bond ; Ligue Anti-Impérialiste) para-maoïste. Robert Steuckers diffusait ce message dans l’orbite de la revue Pour une renaissance européenne, organe du GRECE-Bruxelles, dirigé par Georges Hupin.

Nationalisme européen, nouvel ordre économique, philosophie et politique

Parallèlement à la revue paraissait une collection de petits livres de poche, dénommée Junge Kritik. Davantage encore que les cahiers de Junges Forum, les textes de réflexions alignés dans les pages des 3 volumes de Junge Kritik constituent la base essentielle d’une rénovation totale de la pensée nationaliste à l’aube des années 70 (la parution des 3 premiers fascicules s’étend de 1970 à 1973). Margret Feit, évidemment, ne s'intéresse pas à l'évolution des idées : elle préfère fabriquer un puzzle de connections réelles ou imaginaires pour étayer une x-ème théorie du complot.

L’objectivité nous oblige à recourir directement aux textes. Dans le volume n°1 (Nationalismus Heute ; Le Nationalisme aujourd’hui), les jeunes leaders Hartwig Singer (pseudonyme d’Henning Eichberg), Gert Waldmann et Michael Meinrad entonnaient un plaidoyer pour une européanisation du nationalisme et, partant, pour une libération de l’ensemble de notre sous-continent des tutelles américaine et soviétique. Le nationalisme rénové serait dès lors “progressiste” puisqu’il impliquerait, non la conservation de structures mortes (comme le suggère la vieille historiographie libérale / marxiste), mais la libération de nos peuples d’une oppression politique et économique, fonctionnant à 2 vitesses (l’occidentale et la soviétique), ce qu’avaient déjà envisagé les “dutschkistes” berlinois.

Dans le second volume de Junge Kritik, intitulé Leistungsgemeinschaft (communauté de prestation), Meinrad, Joß et Bronner développent le programme économique du néo-nationalisme : solidarité des strates laborieuses de toutes les nations, propriété des moyens de production pour tout ceux qui prestent, limitation drastique des concentrations capitalistes. Hartwig Singer, pour sa part, y publiait un Manifest Neue Rationalität (Manifeste pour une nouvelle rationalité), où le parallèle avec les efforts d’Alain de Benoist à la même époque saute aux yeux. Singer et de Benoist, en effet, voulaient, par le biais de l’empirisme logique anglo-saxon et de l’interprétation que donnait de celui-ci le Français Louis Rougier, lancer une offensive contre l’essentialisme des idéologies dominantes de l’époque. Singer ajoutait toutefois à ce message empiriste et rougiérien l’apport de Marx, pour qui toute idéologie cache des intérêts, et de Max Weber, théoricien du processus de rationalisation en Occident. Singer, s’inscrivant dans un contexte allemand nettement plus révolutionnaire que le contexte franco-parisien, grèvé d’un anti-marxisme trop littéraire, osait mobiliser le Marx dur et réaliste contre le Marx abstrait et faux des néo-moralistes. Ce qui permettait de corriger l’apolitisme de Rougier qui conduisait à un conservatisme BCBG, incapable de briser les incohérences pratiques du libéralisme ambiant de l’Occident.

Le néo-nationalisme est “progressiste”

Dans le troisième volume, qui eut pour titre Europäischer Nationalismus ist Fortschritt (Le Nationalisme Européen, c’est le progrès !), Meinrad, Waldmann et Joß reprenaient et complétaient leurs thèses, tandis que Singer, dans sa contribution (« Logischer Empirismus »), accentuait encore le modernisme conceptuel de Junge Kritik ; la proximité de sa démarche par rapport à celle d’Alain de Benoist dans Nouvelle École en 1972-73 apparaît plus évidente encore que dans le texte Manifest Neue Rationalität. Singer non seulement cite abondamment Nouvelle École mais incite ses camarades à lire Monod, Russell, Rougier et Heisenberg, 4 auteurs étudiés par Nouvelle École. Singer ajoute que, de cette quadruple lecture, il est possible de déduire un socialisme de type nouveau (Monod et Russell), un néonationalisme (Heisenberg) et une nouvelle “conscience européenne” (Rougier). Rougier, en effet, avait démontré que le génie européen était le seul génie ouvert sur le progrès, capable d’innovation et d’adaptation. La rationalité européenne, selon Rougier, de Benoist et Singer, transcendait largement les idéaux orientaux contemplatifs que la vogue hippy, dans le sillage de 68 et de la contestation américaine contre la guerre du Vietnam, injectait dans l’opinion publique. Le néo-nationalisme apparaissait dès lors comme progressiste, car ouvert aux sciences modernes, tout comme il apparaissait progressiste aux yeux de Dutschke et Rabehl car il pouvait briser, par son énergie, l’oppression représentée par une aliénation macro-politique : celle instaurée à Yalta.

Ce tandem philosophique germano-français ne durera pas : quelques années plus tard, la revue éléments, organe du GRECE et proche d'Alain de Benoist, attaque la mouvance écologique, dans laquelle les Allemands se sentent directement engagés. Sur le plan de la défense nationale, les Français appuyent l'armement atomique national, démarche dans laquelle les Allemands ne se sentent pas concernés. Ce n'est qu'à partir de 1982, quand A. de Benoist tranche nettement en faveur du neutralisme allemand, que les positions respectives des Allemands et des Français se rejoignent une nouvelle fois.

L’apport flamand

En Flandre, le pays où, en dehors de l’Allemagne, Junges Forum compte le plus d’abonnés, le solidarisme et le régionalisme de la revue hambourgeoise ont éveillé beaucoup d’intérêt, si bien que bon nombre d’écrivains (méta)politiques flamands ont contribué à l’effort de Junges Forum. Citons, pêle-mêle : Jos Vinks (Le nationalisme flamand, 1977 ; Le pacifisme du mouvement flamand, 1981; La langue afrikaans, 1987), Roeland Raes (Le régionalisme en Europe, 1979), Willy Cobbaut (L’alternative solidariste, 1981), Frans de Hoon (Approche positive de l’anarchisme, 1982), Piet Tommissen (Le concept de “métapolitique” chez Alain de Benoist, 1984), Robert Steuckers (Henri De Man, 1986). À l’occasion du 150ème anniversaire de la Belgique, en 1980, Jos Vinks, Edwin Truyens, Johan van Herreweghe et Pieter Moerman expliquent, d’un point de vue flamand, les racines historiques et la situation de la querelle linguistique en Belgique. La contribution française se limite, en 1984, à un texte d’A. de Benoist définissant la “Nouvelle Droite” et à un essai de Jacques Marlaud sur la théorie gramscienne de la métapolitique et sur son application pratique par la “Nouvelle Droite”.

On imagine ce qu’aurait pu donner, en Europe, une fusion du “dutschkisme”, du néo-européisme et de la praxis gramscienne — ce qu’avaient espéré les quelques lycéens bruxellois francophones, regroupés autour de Christian Lepetit et Éric Delaan, avant que la dispersion universitaire et le service militaire ne les séparent… La mésaventure furtive de Lepetit et de Delaan mérite l’attention car elle montre que le néo-nationalisme néo-socialiste et régionaliste, préconisé par les Allemands, pouvaient séduire, au-delà des frontières, des garçons qui militaient dans la mouvance anti-impérialiste du maoïsme en pleine liquéfaction.

Les “groupes de base” nationaux-révolutionnaires

Parallèlement à l’entreprise Junges Forum, qui se poursuit toujours aujourd’hui et qui fêtera ses 24 ans en 1988, la mouvance néo-nationaliste allemande s’est constituée en “groupes de base” (Basisgruppen). Le terme est issu du vocabulaire de la contestation gauchiste. Les organisations étudiantes de gauche avaient débordé le cadre universitaire et envahit les lycées et les usines. L’émergence du “groupe de base” signifie que, désormais, il existe une imbrication des révolutionnaires nationaux dans toutes les couches de la société. Cette diversification postule une décentralisation et une relative autonomie des groupes locaux qui doivent être prêts à intervenir à tout moment et très vite dans leur ville, leur lycée, leur usine, sans devoir s’adresser à une instance centrale.

Agitation à Bochum

La stratégie des “groupes de base” se manifestera de la façon la plus spectaculaire à l’Université de la Ruhr à Bochum. Un groupe d’activistes néo-nationalistes y militait efficacement et y avait fondé un journal, le Ruhr-Studenten-Anzeiger. Autour de cette feuille militante, s’organise en 1968 un Republikanischer Studentenbund (RSB ; Ligue des Étudiants Républicains) qui se propose de devenir un contrepoids au SDS gauchiste. L’affrontement n’allait pas tarder : les militants du RSB reprochaient au SDS d’organiser des grèves sans objet afin d’asseoir leur pouvoir sur les masses étudiantes. Au cours d’un blocus organisé par les gauchistes, le RSB prend l’université de Bochum d’assaut et proclame, avec un langage marxiste-populiste, son hostilité aux “exploiteurs” et aux “bonzes” du SDS, devenus parties prenantes d’un néo-establishment, où le gauchisme avait désormais sa place. Les proclamations du RSB, rédigées par Singer, étaient truffées de citations de Lénine, de Marx et de Mao. Singer se référait également aux discours tenus par les agitateurs ouvriers berlinois contre les fonctionnaires communistes d’Ulbricht, lors du soulèvement de juin 1953. Les révoltés insultaient les fonctionnaires est-allemands de la SED, marionnettes des Soviétiques, de “singes à lunettes”, de “patapoufs adipeux” et de “ronds-de-cuir réactionnaires”. Cette annexion du vocabulaire marxiste et de la verve berlinoise de 53 irritait les gauchistes car, ipso facto, ils perdaient le monopole du langage-choc militant et entrevoyaient une possible intrusion des NR dans leurs propres milieux, avec le risque évident du débauchage et de la contre-séduction…

Les bagarres de 1968 et l’adoption par les nationalistes d’un langage puisé dans l’idéologie marxiste, bien qu’elles aient surpris le SDS, n’eurent guère d’échos en dehors de la Ruhr et durent affronter la conspiration du silence. Le RSB et le Ruhr-Studenten-Anzeiger disparurent, sans pour autant entraîner la disparition totale d’une agitation nationaliste de gauche à Bochum. Ainsi, au début des années 70, les nationalistes participent aux manifestations de la gauche contre la spéculation immmobilière et l’augmentation des loyers et reprennent à leur compte le slogan des groupes trotskystes : “La division de l’Allemagne, c’est la division du prolétariat allemand !”. L’aventure du RBS est en ceci significative pour l’évolution ultérieure du néo-nationalisme allemand (que M. Feit nomme abusivement “Neue Rechte”), qu’elle marque sa transition définitive vers la gauche, sa sortie hors du microcosme para-droitier dans lequel, du fait de l’existence de la NPD, il demeurait incrusté. La faillite et la stérilité historique du “droitisme” y sont proclamées et l’accent est mis résolument sur le socialisme, la rationalité critique, l’athéisme militant et le futurisme.

Munich et Bielefeld

Après Bochum, d’autres “groupes de base” voient le jour et chacun d’eux développe une originalité propre. Ainsi, à Munich, Wolfgang Strauss forme un comité pour jeunes travailleurs, lycéens et étudiants, dont l’objectif est de donner une culture militante, basée sur la littérature et la science politique. Strauss nomme son groupe Club Symonenko, du nom d’un poète ukrainien, Wasyl Symonenko, décédé en 1963, après avoir subi la répression soviétique. Ce comité exige la libération de l’historien ukrainien Valentin Moro, organise des soirées avec l’écrivain polonais exilé Zygmunt Jablonski et des matinées du 17 juin, en souvenir du soulèvement ouvrier berlinois de 1953, distribue des tracts bilingues en faveur de l’IRA irlandaise et fonde un “cercle de travail” James Connolly, en hommage au syndicaliste militant et nationaliste irlandais, qui savait puiser ses arguments dans la mythologie celtique. Les références allemandes étaient le poète Georg Büchner, fondateur au XIXe siècle de la Société des droits de l’Homme et le poète romantique Theodor Körner, engagé dans le Corps Lützow (Cf. la musique de Weber) pour chasser l’oppresseur bonapartiste et ses troupes de pillards hors d’Allemagne. Strauss réussit à la veille des années 70 à jeter les bases d’une culture politique originale, puisant dans le corpus des nationalismes populaires et libertaires slaves et celtiques et à réveiller l’enthousiasme des jeunes allemands pour leurs poètes nationalistes, libertaires, anarchisants et radicalement anti-bourgeois du début du XIXe. Ce corpus se maintiendra tel jusque dans les colonnes de la revue Wir Selbst, au début des années 80 (cf. infra).

Si en Sarre et en Rhénanie-Westphalie, les “groupes de base” finissent par choisir une inféodation à la NPD — qui ne cessa jamais d’être problématique et d’engendrer des conflits idéologiques graves — à Bielefeld, le groupe NJ-Stadtverband (Groupe urbain de la jeunesse nationaliste), proche des Berlinois de l’APM, parvient à organiser une agitation moderne, avec disques de chants protestataires composés par Singer, et à tirer un journal, Wendepunkt, à 4.500 exemplaires ! Du jamais vu ! La tactique éditoriale était de rassembler un maximum de textes et d’informations, émanant directement des militants, et de les aligner dans les colonnes du journal ; d’autres “groupes de base” suivent la même stratégie, ce qui permet de former un cadre solide, grâce à une bonne division du travail et à une masse concentrée d’informations militantes. Le militantisme devenait ainsi vivant donc rentable.

Cinq types d’action

La coordination entre les groupes doit s’étendre à l’échellon national, pensait Meinrad, et éliminer la NPD droitière et désuète. Les groupes doivent compter de 15 à 20 activistes locaux auto-financés grâce à des cotisations relativement élevées, et mener régulièrement 5 types d’action, explique Bartsch :
  • 1) Les commémorations, notamment celle du 17 juin 1953 et du 13 août 1961, date à laquelle fut érigé le Mur de Berlin.
  • 2) Les actions écologiques : le groupe Junges Forum de Hambourg y excella. Il organisa des Bürgerinitiativen (Initiatives de Citoyens) contre la construction d’une autoroute en plein milieu de la ville. Le nationalisme, dans cette perspective, c’était de protéger l’intégrité naturelle du biotope populaire.
  • 3) Les actions sociales : elles sont essentiellement dirigées contre la spéculation immobilière, l’augmentation des loyers et l’augmentation des tarifs des transports en commun. Ces actions visent aussi à expliquer l’irrationalité du fonctionnement de la machine étatique, qui prétend être une démocratie parfaite.
  • 4) Les actions de solidarité : elles visent à soutenir les nationalismes contestataires est-européens, car, pensent les activistes néo-nationalistes ouest-allemands des années 70, l’unité allemande ne pourra se réaliser que si un bouleversement majeur s’effectue en Europe de l’Est.
  • 5) Les actions de résistance : il s’agit surtout de chahuts contre la visite de personnalités est-allemandes à l’Ouest dans le cadre de l’Ostpolitik de Willy Brandt.
Vers l’unité : la NRAO (Nationalrevolutionäre Aufbauorganisation)

L’ensemble des “groupes de base” ne forme pas un parti, structuré de façon rigide, mais un mouvement dynamique qui intègre sans cesse des informations et des faits nouveaux. Sa non-rigidité et sa diversité le mettent au diapason de l’actualité et empêchent tout encroûtement, tout repli sur soi et/ou sur un corpus figé. Le politique ne se joue pas seulement aux élections, moments furtifs, mais se déploie et s’insinue sans cesse dans la vie quotidienne. Mieux : il s’incruste dans les consciences grâce à une agitation constante, laquelle implique que chaque militant ait à cœur de se former personnellement chaque jour en lisant la presse et les livres, ceux qui confortent ses références culturelles essentielles et spontanées et ceux écrits par ses adversaires, afin de bien connaître les clivages idéologiques qui s’articulent dans le pays.

Afin d’amplifier l’action de ces “groupes de base” bien imbriqués dans les villes et dans les universités allemandes, plusieurs figures de proue de cette mouvance néo-nationaliste (ou nationale-révolutionnaire) décident en mars 1974 de créer une “organisation de coordination” qui prendra le nom de NRAO ou Nationalrevolutionäre Aufbauorganisation (Organisation de Construction nationale-révolutionnaire). Plusieurs réunions seront nécessaires pour mettre au point une stratégie commune. Au cours de la première, qui eut lieu les 2 et 3 mars 1974 à Würzburg, trois orateurs jetèrent les bases du renouveau : Alexander Epstein (alias Sven Thomas Frank), Lothar Penz et Hans Amhoff.

Le discours d’Epstein

Le discours tenu par Epstein révélait, entre autres choses, une volonté de combattre les “ennemis de l’intérieur”, de réfuter le patriotisme ersatz ouest-européen (l’intégration-CEE vendue comme une panacée par les amis d’Adenauer), de jouer, en politique internationale, la carte chinoise contre les 2 super-gros. Epstein intégrait de cette façon la théorie maoïste des “trois mondes” dans le corpus doctrinal NR. En outre, il pose le mouvement NR comme le seul mouvement authentiquement national, puisque la SED est-allemande et la DKP ouest-allemande sont à la solde de l’URSS, tandis que les partis bourgeois, la SPD, la FDP et la CDU / CSU constituent les garants de la présence américaine, malgré l’aile gauche de la SPD, favorable à une Ostpolitik démissionnaire. Dans ce schéma, la NPD, par son droitisme incurable, se place à la droite de la CSU bavaroise. Seul, le petit microcosme maoïste berlinois, éditeur de la prestigieuse revue Befreiung, trouvait grâce aux yeux d’Epstein qui, du coup, se faisait l’avocat d’une coopération tacite et courtoise entre maoïstes et NR.

Epstein, comme Penz et Amhoff, pensait que la stratégie à suivre ne pouvait nullement être clandestine ou illégale ; comme seuls les NR réclamaient de façon cohérente la réunification du pays, leur programme était conforme au mot d’ordre inscrit dans le préambule de la constitution démocratique de la RFA, mot d’ordre qui demandait aux citoyens de mobiliser tous leurs efforts pour redonner l’unité et la liberté à l’Allemagne. Ensuite, toujours à l’occasion de ce rassemblement de Würzburg, Penz précise sa vision sociale « biohumaniste » et Amhoff explicite sa définition rénovée du nationalisme moderne de libération, anti-impérialiste dans son essence.

La création de “Sache des Volkes”

La dispersion géographique des groupes, les modes de travail différenciés que chacun d’entre eux avait acquis et quelques divergences idéologiques firent en sorte qu’aucun centralisme ne pouvait plus chapeauter la diversité propre au mouvement NR. Dès le 31 août 1974, Epstein (= S.T. Frank), Waldmann et Amhoff convoquent un millier de militants NR pour leur faire part de nouveaux projets : embrayer sur la contestation écologique parce que le massacre du paysage est l’œuvre d’un capitalisme apatride et déraciné ; ébaucher un socialisme solidaire, populaire, enraciné, à la mode des socialismes adoptés par les peuples opprimés du tiers-monde ; construire l’autogestion ouvrière à la façon yougoslave, etc. Le mouvement Sache des Volkes (en abrégé, SdV ; Cause du Peuple), qui est issu de ce rassemblement, se veut partie d’un mouvement mondial diffus qui lutte, partout dans le monde, contre le capitalisme et le socialisme étatisé à la soviétique.
Hartwig Singer va donner corps à ce double refus, auquel adhéraient également les militants NR français (notamment ceux de Lutte du Peuple et les militants provençaux du CDPU) et les Italiens et les Belges de Jeune Europe et de ses divers avatars. Dans le discours qu’il envoie aux congressistes et qui leur sera lu, il rappelle l’abc qu’est le refus de Moscou comme de Washington, mais explique aussi qu’il est nécessaire de tenir compte de faits nouveaux : l’ennemi principal n’est plus le capitalisme localisé, à base nationale, mais le capitalisme multinational qui a fait de l’US Army et de l’Armée Rouge ses 2 instances policières sur l’ensemble du globe. Singer désignait dès lors un ennemi plus précis, unique : le capital multinational, dont les impérialismes classiques, installés depuis Yalta, ne sont que les instruments. La politique de la détente, dans cette optique, n’aurait pour objectif que de permettre au capitalisme occidental multinational d’ouvrir des marchés à l’est.

SdV s’est exprimée de 1978 à 1988 dans la revue Neue Zeit qui continue de paraître à Berlin, tandis qu’une série de feuilles ont ponctué la vie militante du mouvement comme Laser (Düsseldorf), Ideologie und Strategie, Rebell et Der Nationalrevolutionär à Vienne ; cette dernière paraît toujours sous la direction d’Helmut Müller.

Solidaristische Volksbewegung (SVB)

Tandis que les éléments les plus jeunes de la mouvance NR calquaient leur stratégie offensive sur celle des gauchistes, les militants de Hambourg, regroupés autour de la revue Junges Forum et de la personnalité de Lothar Penz, optaient pour un “solidarisme” plus positif que le discours critique, offensif et révolutionnaire de SdV. De ce désaccord pratique, naîtra un mouvement parallèle, la Solidaristische Volksbewegung (Mouvement Solidariste du Peuple), dont l’organe de presse sera SOL. En 1980, la SVB devient le BDS (Bund Deutscher Solidaristen ; Ligue des Solidaristes Allemands), après avoir téléguidé la GLU écologiste (Grüne Liste Umweltschutz ; Liste Verte pour la Protection de l’Environnement). En janvier 1981, SOL fusionne avec Neue Zeit, qui devient ipso facto l’organe commun de SdV et du BDS.

“Wir Selbst” et NRKA

Les 2 formations perdent au début des années 80 le monopole de la presse NR, à cause de l’apparition de 2 nouveaux facteurs : la création par Siegfried Bublies de la prestigieuse revue Wir Selbst (Coblence) et l’émergence d’un nouveau réseau coordonateur, le NRKA (National-revolutionärer Koordinationsausschuß ; Commission de Coordination NR), appuyé par la revue Aufbruch. Né à Düsseldorf dans le sillage de la revue Laser préalablement inféodée à SdV, le NRKA veut d’emblée rompre avec Neue Zeit pour aborder les questions sociales dans une perspective plus “progressiste” et pour accentuer encore la critique anti-capitaliste du mouvement NR.

Cette mutation provient du fait que les nouveaux membres de la cellule de Düsseldorf ne sont plus exclusivement issus de la filière néo-nationaliste classique de notre après-guerre mais viennent souvent du marxisme-léninisme. Ces éléments nouveaux entendaient rester fidèles à la “quintuple révolution” prônée par SdV, dans son manifeste de 1974. Quintuple révolution qui devait s’opérer aux niveaux national, social, écologique, démocratique et culturel. La critique lancée par les militants du NRKA est le fait d’une “deuxième génération” NR, dont le militantisme récent empêche de retomber dans les “errements” du paléo-nationalisme droitier.

De nouveaux vocables et concepts apparaissent, notamment celui d’une “démocratie des conseils” (Rätedemokratie) autogestionnaire, celui de la “déconnexion” à l’albanaise ou à la nord-coréenne, etc. Ce sont aussi de nouvelles figures qui animent les cercles et les revues de cette “deuxième génération” : H.J. Ackermann, S. Fadinger, P. Bahn, Armin Krebs (que l’on ne confondra pas avec le Français Pierre Krebs, qui fonde en 1985 la revue Elemente, sœur jumelle d'éléments, la revue du GRECE).

Fin 1979, le jeune activiste nationaliste Siegfried Bublies fonde la revue Wir Selbst (Nous-mêmes ; traduction allemande du gaëlique irlandais Sinn Fein) où, très tôt, l’influence de Henning Eichberg (= Hartwig Singer) se fera sentir. Celui-ci reprend la plume pour réclamer, dans une optique de rénovation révolutionnaire partagée par les Verts, la “démocratie de base” (Basisdemokratie), la révolution culturelle, l’instauration d’un ordre économique décentralisé, un socialisme à visage humain (basé sur les thèses de l’économiste tchèque du “printemps de Prague”, Ota Sik), une approche de la vie en accord avec l’écologie et l’ethnopluralisme, pierre angulaire de la vision anthropologique du néo-nationalisme allemand. Bublies trouve en outre une formule qui explique succinctement le sens de son combat : Für nationale Identität und internationale Solidarität, c’est-à-dire pour l’identité nationale et la solidarité internationale. Bublies cherche ainsi à préserver les identités de tous les peuples et à solidariser, au-delà des clivages idéologiques, raciaux et religieux, tous ceux qui, dans le monde, luttent pour la préservation de leur originalité.

“Wir Selbst” : une tribune remarquée pour les débats politiques allemands

Mais les essais politico-philosophiques demeurent minoritaires dans la revue qui, rapidement, devient la tribune de tous ceux qui cherchent à aborder la question allemande, toujours non résolue, d’une manière neuve. Wir Selbst ouvre ainsi ses colonnes à des personnalités n’ayant jamais appartenu à la mouvance nationaliste stricto sensu : l’urbaniste écologiste Konrad Buchwald, l’historien Helmut Diwald, l’ancien haut fonctionnaire est-allemand Wolfgang Seiffert, le producteur de télévision Wolfgang Venohr (ancien de la VDNV), le journaliste Sebastian Haffner (anti-hitlérien émigré à New York pendant la guerre et revenu au nationalisme dans les années 80), l’artiste provocateur Joseph Beuys (ancien de l’AUD), le Prof. Schweißfurth (membre influent de la SPD), etc. Plus récemment, les généraux e.r. Löser et Kießling (cf. Vouloir n°30) ont abordé dans les colonnes de Wir Selbst les problèmes de la défense du territoire et de la réorganisation des forces armées dans une perspective démocratique et populiste.

La revue de Bublies, dont la maquette et la présentation générale sont de qualité, réussit ainsi à se positionner comme un forum où peuvent débattre en toute liberté des hommes venus d’horizons divers. L’année 1987 a connu un ralentissement du rythme des parutions, du fait que la revue cherche à se donner définitivement un ton, qui ne soit plus celui du militantisme activiste de SdV et qui ne soit pas une pâle copie du militantisme marxiste. Quant au NRKA, il s’est d’abord mué en NRKB (NR-Koordinationsbüro ; Bureau de Coordination NR), avant de se nommer plus simplement Politische Offensive. Il est encore trop tôt pour tirer toutes les conclusions de cette mutation. Il est certain que les militants NR de la “deuxième génération” sont tiraillés entre, d’un côté, une fidélité à l’héritage de SdV et, de l’autre côté, une volonté de rompre tous les ponts avec le “droitisme” anti-marxiste des NR de 68. Il semble que les “nationaux-marxistes”, derrière Stefan Fadinger, veulent se séparer des “NR traditionnels de la deuxième génération”, regroupés derrière Markus Bauer, éditeur d’Aufbruch, nouvelle mouture. D’autres figures, comme Peter Bahn, Karlheinz Pröhuber et Werner Olles, préfèrent garder une neutralité dans ce débat interne et s’exprimer dans Wir Selbst.

La mouvance NR entre les surfeurs et les militants

Vingt ans après 68, le militantisme connaît un ressac dans toute l’Europe. Guy Hocquenghem disait à Paris que les “cols Mao” s’étaient recyclés au Rotary ; Lévy et Glücksmann renient allègrement leurs engagements antérieurs, etc. En Allemagne, la gauche marxisante connaît une crise réelle, tout comme les NR. Tous les mouvements hyperpolitisés doivent faire face à la dépolitisation croissante et à l’hémorragie des militants. La contestation, la volonté de construire l’alternative a fait place à la farniente des surfeurs, les barricades ont cédé le pas aux séductions du “sea, sex and sun”, du moins jusqu’au jour où la catastrophe boursière ne pourra plus être enrayée ni freinée.

NR et marxistes soixante-huitards ont exploité un univers de valeurs qui, qu’on le veuille ou non, demeure immortel, même s’il enregistre aujourd’hui une inquiétante assomption. C’est pourquoi, des panoramas globaux, restituant le fil conducteur historique d’une mouvance, ont une utilité : celle de préparer le terrain pour la prochaine offensive qui, inéluctablement, surviendra.

Quelques conclusions

Les livres de Günter Bartsch et de M. Feit nous permettent de saisir l’évolution du néo-nationalisme allemand depuis 1945. Ils nous permettent aussi de cerner les grandes options philosophiques de cette mouvance politique ; citons, pêle-mêle : une théorie de la connaissance scientiste et européo-centrée (du moins dans la phase initiale qui revalorisait la science et la rationalité européennes, avec l’appoint de l’empirisme logique et des travaux de Rougier, Monod et Heisenberg ; Français et Allemands partageaient à ce moment les mêmes préoccupations), le biohumanisme oscillant entre l’anthropologie organique / biologisante et le matérialisme biologique, le nominalisme ethnopluraliste, le socialisme national et enraciné (le modèle irlandais de James Connolly et les populismes slaves), le nationalisme de libération et l’idée d’un espace européen.

Une hétérogénéité que Margret Feit ne veut pas apercevoir

La dénomination “Neue Rechte” laisse sous-entendre que les mouvements allemands que M. Feit qualifie de la sorte sont des frères jumeaux de la “Nouvelle Droite” française. Le chercheur sérieux percevra pourtant bien vite l’hétérogénéité de ces 2 mondes, malgré les chevauchements évidents, chevauchements que l’on pourrait tout aussi bien constater entre Dutschke et Eichberg (alias Singer) ou entre le GRECE et le CERES socialiste d’un Chevènement. La pseudo-“Neue Rechte” allemande se profile sur un arrière-plan plus militant, moins métapolitique, et exploite des domaines de l’esprit différents de ceux exploités en France par de Benoist et ses amis. S'il faut chercher une influence directe et sans détours du GRECE en Allemagne, c'est chez Pierre Krebs, directeur d'Elemente, chez Armin Mohler qui a révélé au public de Criticon l'existence de la ND française ou dans les traductions éparses des textes néo-droitistes français.

Sur le plan doctrinal, les Allemands n’ont pas trop insisté sur l’égalitarisme, cheval de bataille de la ND française ; seul Lothar Penz, théoricien NR du solidarisme biohumaniste, a inclu quelques réflexions sur les hiérarchies biologiques dans sa vision de l’homme et de la Cité. Ensuite, l’impact du paganisme esthétisant, hellénisant voire celtisant est très réduit en Allemagne, bien que beaucoup d’activistes NR soient adeptes de “l’unitarisme” de Sigrid Hunke, dont l’ouvrage La vraie religion de l’Europe a été traduit en France par les éditions Le Labyrinthe en 1985, sous les auspices d’Alain de Benoist.

Si Bartsch avait objectivement limité son enquête à la mouvance nationale-révolutionnaire et avait bien montré son souci de ne pratiquer aucun amalgame, M. Feit, elle, mélange les genres et inclut dans son analyse de la “Neue Rechte” (terme pour le moins impropre) des organisations ou des journaux appartenant à la droite nationale classique, comme Mut, la revue de Bernhard Wintzek, ou le mensuel Nation Europa de Peter Dehoust. Elle pousse l’amalgame encore plus loin en incluant, dans ce qu’elle estime être un complot, la revue conservatrice Criticon de Caspar von Schrenck-Notzing, proche, par certains aspects, de la CSU bavaroise. La lecture de ces diverses revues révèle que les thèmes choisis et les options philosophiques prises par chacune d’entre elles sont différents, malgré des recoupements, dus, bien évidemment, à l’actualité littéraire, philosophique et politique. Chaque revue possède son originalité et ne tient pas à la perdre.

L’aventure brève de l’ANR

La confusion entretenue par M. Feit entre la mouvance NR et les droites nationales classiques provient de l’observation partiale d’un phénomène datant de 1972. En janvier de cette année, une dissidence survient au sein de la NPD bavaroise, sous l’impulsion d’un certain Dr. Pöhlmann. Celui-ci demande quelques conseils à Singer tout en n’avalisant pas son anti-américanisme. De cette dissidence nait un groupement activiste, l’ANR (Aktion Neue Rechte ; Action pour une Nouvelle Droite), qui rassemble les jeunes mécontents de la NPD, reprochant à leur parti d’être socialement et politiquement trop conservateur. L’aventure durera jusqu’en novembre 1973 quand l’ANR se fractionne en plusieurs groupes :
  • 1) les nationaux-conservateurs, qui formeront l’AJR (Aktion Junge Rechte ; Action pour une Jeune Droite) ;
  • 2) les “hitléromaniaques” (d'où sont issus, en partie, les farfelus friands en déguisements bruns et noirs, avec cuirs et clous, que l'on entend parfois beugler des slogans, notamment à Dixmude et dans les bistrots louches des grandes villes, et qui, dans certains cas, se sont recyclés dans une homosexualité ridicule où les corps “aryens” et juvéniles sont érigés en objets de culte) ;
  • 3) ceux qui retournent au bercail qu’est, pour eux, la NPD ;
  • 4) ceux qui évoluent vers l’idéologie NR.
Ce fait divers que fut l’ANR et la présence en son sein de quelques idiots compromettants, perpétuellement ivres et rapidement éconduits, permet à des moralisateurs en chambre de conclure au “nazisme” de toute une école de pensée qui véhicule, finalement, une idéologie de synthèse, exerçant une réelle séduction sur les esprits libres de la gauche militante. Le vocable “Neue Rechte” est ainsi erronément appliqué à la sphère NR. La tactique de M. Feit est grossière : c’est celle de la pars pro toto. La frange de l’ANR qui évolue vers le nationalisme révolutionnaire finit par donner son nom à tous les mouvements nationalistes, même ceux de gauche, qui lui ont été contemporains. L’objectif de cet amalgame est évident : associer les braillards bottés (médiatisables) aux intellectuels modernistes, de façon à ce que ceux-ci ne puissent plus influencer les esprits libres et larges de la gauche dutschkiste et para-dutschkiste ou, en France, souder en un bloc idéologique instrumentalisable les analyses du GRECE et du CERES.

On perçoit évidemment, à la lumière de ces faits, quelle erreur tactique ont commis certains responsables du GRECE en acceptant et en revendiquant l'étiquette “Nouvelle Droite” que leur ont accolée les journalistes provocateurs de la bourgeoisie gauchisante parisienne. L'opération de diversion de M. Feit s'en est trouvée ultérieurement confortée : la pseudo-“Neue Rechte” est amalgamée sans nuance à la “Nouvelle Droite” alors qu'il s'agit de mouve-ments assez distincts.

Impacts en Flandre et en Wallonie

En Flandre, la tentative de synthèse qu’ont essayée Pol Van Caeneghem et Christian Dutoit, notamment avec le groupe Arbeid et les revues Meervoud et De Wesp, a malheureusement viré au gauchisme stérile, de même que les brillantissimes synthèses de Mark Cels-Decorte et Freddy Seghers (un moment proche de Wir Selbst) au sein de la Volksunie et des VUJOs (Cf. les volumes de propagande intitulés Integraal Federalisme — 1976 — et Integraal Federalisme 2 — 1980). Tandis qu’en Wallonie, Jeune Europe — dont le leader Jean Thiriart avait esquissé d’excellents projets d’alliances géopolitiques avec les États non alignés du Tiers-Monde, avec la Chine et avec les militants noirs américains — restait prisonnière d’une pensée politique latine rigide et impropre à susciter un dynamisme rénovateur, son syndicat embryonnaire et rapidement dissident, l’USCE (Union des Syndicats Communautaires Européens), sous la direction de Jean Van den Broeck, Claude Lenoir et Pierre Verhas, opte pour une organisation régionaliste de notre continent et se distancie officiellement dès 1969 de “tout ce qui est de droite”.

L’USCE publiera d’abord Syndicats Européens et, ensuite, L’Europe Combat, qui paraîtra jusqu’en 1978. Cette expérience fut la seule tentative NR sérieuse en Wallonie après l’échec de Jeune Europe, quand Thiriart n’a pas su inculquer son anti-américanisme à son public droitier, lequel s’est empressé de le trahir. Aujourd’hui, une synthèse sympathique voit le jour à gauche, à proximité de l’idéologie écologiste, dans les colonnes de la revue W’allons-nous.

De  “Jeune Europe” au néant

Avatar de Jeune Europe qui a évolué vers un philosoviétisme non instrumentalisable, le PCN du Carolorégien Luc Michel, issu, pour son malheur, des groupuscules extrême-droitistes et néo-nazillonneurs les plus rocambolesques, ne parvient pas à décoller politiquement (et pour cause !) et son entreprise éditoriale, très instructive pour les spécialistes et les historiens (Cf. Vouloir n°32/34), stagne parce qu'elle ne traite pas de problèmes qui intéressent directement un public militant. La revue Conscience Européenne,  qui a récemment consacré de bons numéros sur la guerre économique entre les USA et l'Europe et sur l'illusion de la détente, a subi une dissidence en 1984 qui a donné le jour à Volonté Européenne et au Cercle Copernic, dirigé par Roland Pirard, un individu quelque peu bizarre qui change de pseudonyme à tour de bras (Bertrand Thomé, Roland Van Hertendaele, Roland Brabant, etc.) et rêve naïvement de fonder un “ordre de chevalerie” néo-teutonique ! Si Luc Michel effectue un travail documentaire utile et fournit des analyses très intéressantes, malgré la langue de bois, la dissidence Pirard sombre dans un burlesque complet, renforcé par une rédaction épouvantablement négligée et par des analyses d'une confondante médiocrité, où surgissent de temps à autre des prurits hitléromaniaques, mâtinés d'un néo-stalinisme et d'un pro-khomeinysme d'une lourdeur telle qu'en comparaison, la langue de bois soviétique s'avère superlyrique. Aucun espoir donc que le dynamisme de Jeune Europe et de son héritier français, le CIPRE de Yannick Sauveur et d'Henri Castelferrus, ne renaisse à Bruxelles ou en Wallonie.

En conclusion

En conclusion, nous pourrions dire que la mouvance NR allemande a constitué une synthèse qui s’est située à la charnière du gauchisme et du nationalisme et qu’elle recèle bien des potentialités pour les militants sincères, ceux qui ont vraiment le souci de la Cité. Qui plus est, quand on observe la synthèse opérée par Cels-Decorte et Seghers au sein de la Volksunie entre 1975 et 1981, on voit qu’une synthèse comparable est davantage possible dans nos pays, en dehors de toute marginalité. Il faut y réfléchir.

► Article paru sous le pseudonyme de "René Lauwers", in: Vouloir n°45/46, 1988.

◘ Bibliographie complémentaire :
  • Günter Bartsch, Revolution von rechts ? Ideologie und Organisation der Neuen Rechten, Herder-bücherei, Freiburg i.B., 1975.
  • Karl-Heinz Pröhuber, Die nationalirevolutionäre Bewegung in Westdeutschland, Verlag deutsch-europäischer Studien, Hamburg, 1980.