lundi 30 mars 2015

L'ombre des taliban

L'ombre des taliban

A lire:
Ahmed RASHID : L'ombre des taliban, Editions Autrement, Paris, 2001, 19,95 Euro, ISBN 2-7467-0173-1.

Ahmed Rashid est un journaliste pakistanais, correspondant de la BBC et de CNN. Il n'empêche que son ouvrage nous révèle des aspects intéressants du phénomène taliban. D'abord, Rashid croque une histoire de ce mou­ve­ment dans l'Afghanistan en proie à des dissensions civiles graves, consécutives de l'évacuation du pays par les troupes soviétiques. 

Cette histoire commence en 1994 et se termine à la suite de l'intervention américaine en oc­­­tobre 2001. Pour Rashid, le mouvement taliban est un défi à l'islam, car il interdit absolument toute forme de compromissions avec des idéologies musulmanes moins rigides ou, a fortiori, avec l'Occident. Mais ce mou­ve­­ment a été "dopé" à l'héroïne, sans le trafic de cette substance, jamais il n'aurait tenu le coup. Rashid nous ex­­plique d'un point de vue pakistanais quels sont les nouveaux éléments dans le "Grand Jeu", montre que l'af­fai­re des oléoducs trans-afghans a été déterminante dans l'évolution des rapports entre les Etats-Unis et les Ta­li­­bans. 

Dans un chapitre 15, Ahmed Rashid analyse un conflit au sein de l'Islam, entre Chiites et Sunnites, soit en­­­tre deux puissances antagonistes, l'Iran et l'Arabie Saoudite, cette dernière, plus fondamentaliste et plus ri­go­­riste, étant un allié privilégié des Etats-Unis. L'intérêt de cet ouvrage est de montrer que drogues et pétrole sont les enjeux majeurs du conflit en cours, que les unes et l'autre vont servir à asseoir la puissance financière des Etats-Unis (comme les guerres de l'opium contre la Chine avaient permis de remplir les caisses de certaines ban­ques londoniennes au 19ième siècle) et leur donner la maîtrise du commerce des hydrocarbures, au dé­tri­ment des puissances énergétiquement faibles et pauvres, en dépit de leurs immenses potentialités industrielles et commerciales: l'Europe et le Japon.

jeudi 26 mars 2015

Géopolitique du bouddhisme

F. Thual: Géopolitique du bouddhisme


A lire:

François THUAL : Géopolitique du Bouddhisme, Editions des Syrtes, Paris, 2002, 10 Euro, ISBN 2-84545-048-6.


Généralement, ceux qui manifestent leur enthousiasme pour le bouddhisme dans nos pays, imaginent que cette re­ligion asiatique est une religion de paix et de sérénité, proche de l'idéal hippy. 

Thual dissipe cette illusion et mon­tre que "cette religion millénaire a participé à l'Histoire et à sa violence". Il étaye son argumentation en ana­­lysant notamment le cas thaïlandais, où le nationalisme siamois, fondé sur un bouddhisme proprement thaï, a servi de moteur à une politique visant à restituer le royaume thaï dans ses dimensions pré-coloniales, avant que les Anglais n'aient grignoté son territoire au profit de la Birmanie, inféodée au British Empire, et de la Ma­laisie et que les Français n'aient annexé au Laos ou au Cambodge des territoires auparavant thaïlandais. 

De mê­me, le bouddhisme japonais, dans sa version Zen, a également participé à l'idéologie nationaliste nipponne (à ce propos lire : Brian Victoria, Le Zen en guerre - 1868-1945, Seuil, Paris, 2001, 21,04 Euro, ISBN 2-02-041258-6). Thual dépouille donc le regard occidental sur le bouddhisme de ses naïvetés.

mardi 24 mars 2015

dimanche 22 mars 2015

Essais sur la culture russe


Essais sur la culture russe

Georges NIVAT : Vers la fin du mythe russe. Essais sur la culture russe de Gogol à nos jours, L'Age d'Homme, Lausanne, 1988, 22,87 Euro, (pas d'ISBN mentionné dans l'ouvrage).

Oblitéré par une soviétologie généralement insuffisante, le savoir sur la Russie, en Occident, est réduit à des cli­chés inopérants. Le grand souffle de l'histoire russe ne trouve aucun écho dans nos médias, si ce n'est pour le dé­nigrer et le criminaliser. Cette lacune du savoir historique a des conséquences très graves aujourd'hui: les Eu­ropéens de l'Ouest ne se rendent absolument pas compte que toutes les attaques concentrées contre le ter­ri­toi­re russe aujourd'hui sont des attaques contre l'Europe dans son ensemble. 

Des notions géographiques aussi es­sentielles que les Balkans, le Caucase, l'Asie centrale, la Mer Noire ne font rien vibrer chez nos concitoyens. Geor­ges Nivat, philologue slave de nationalité française, comble évidemment cette lacune, du moins po­ten­tiel­le­ment, car les médias n'évoquent guère son œuvre titanesque. Vers la fin du mythe russe est un ouvrage de 403 pages, très dense, mais dans lequel nous conseillons plus particulièrement le chapitre 9, intitulé "'Du pan­mon­golisme au mouvement eurasien", afin de bien connaître les tentatives russes de théoriser cet espace no­yau, que le géographe britannique McKinder nommait le "Heartland". L'idéal du "mobilisme" mongol a effec­ti­ve­ment hanté les esprits, et pas seulement celui de ce baron germano-balte, Fiodor von Ungern-Sternberg, Com­man­deur d'une "division de cavalerie asiatique", lancée aux trousses des bolcheviques de Trotski dans les im­men­sités sibériennes. 

A signaler également, les chapitres 16 et 17, où Nivat évoque deux figures importantes, Pierre Pascal, traducteur d'Evola, auteur d'un ouvrage sublime sur les martyres japonais après 1945, qui est un rus­­sophile, mais un russophile réprouvé, auquel on ne donnait aucun accès aux grands médias. Ensuite, il nous parle d'Alain Besançon, ponte de la lourdeur "sovié­to­lo­gique" aux temps de la Guerre Froide, qui a oblitéré par des vérités propagandistes, made in USA, la dy­na­mi­que de l'histoire russe, si bien que nous ne sommes plus en me­sure de comprendre l'actualité tragique qui se dé­roule aujourd'hui sous nos yeux. Le chapitre 21 traite de la notion de "fratrie russo-européenne", chère à Vla­dimir Volkoff.

Le chapitre 29 analyse le fondement de la pen­sée de Soljénitsyne : les fortifications du moi, qu'il s'agit pour nous d'intégrer en nos fors intérieurs, pour lutter con­tre la dictature médiatique, exactement com­me les "chevaliers du Goulag" avaient lutté contre leurs tour­menteurs. Enfin, à lire éga­le­ment, le chapitre 35, con­sacré à Zinoviev, féroce analyste d'un réel, devenu irréel sous les coups répétés d'une idéologie sché­ma­tique, qui réduit tout à ses tristes dimensions. S'abstraire de ce mon­de inique passe par la satire la plus féroce, une satire bien perceptible dans l'histoire littéraire russe.

mercredi 18 mars 2015

L'Amérique et le progrès

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SYNERGIES EUROPÉENNES - ORIENTATIONS (Bruxelles) - juillet 1988

L'Amérique et le progrès

Margarita MATHIOPOULOS, Amerika: Das Experiment des Fortschritts. Ein Vergleich des politischen Denkens in den USA und Europa,  Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1987, 408 S., DM 58.

L'auteur, jeune femme de trente ans de souche grecque, avait défrayé la chronique au début de 1987. Elle avait été nommée porte-paroles de la SPD par Willy Brandt, sans être membre du parti et en passe de se marier avec un jeune cadre de la CDU. Sous la pression du parti, elle avait dû renoncer au poste que lui avait confié Brandt. Quelques mois plus tard, elle publiait son livre sur l'Amérique qui dispose des qualités pour devenir un classique du libéralisme occidental contemporain, un peu comparable au travail de Walter Lippmann (La Cité libre, 1946). Margarita Mathiopoulos ne s'interroge pas directement sur la notion et le fonctionnement de la démocratie mais aborde une autre question-clé, avec une bonne clarté d'exposé: l'idée de progrès dans la tradition politique américaine. Procédant par généalogie  —ce qui constitue un gage de pédagogie—  elle commence par explorer l'idée de progrès dans la philosophie européenne, depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque dite "moderne", où divers linéaments se télescopent: notions antiques de progrès et de déclin, idéologèmes eschatologiques judéo-chrétiens et rationalisme progressiste. 

Au XXème siècle, on assiste, explique Margarita Mathiopoulos, à une totalisation (Totalisierung)  du progrès chez les nazis et les communistes, dans le sens où ces régimes ont voulu réaliser tout de suite les projets et les aspirations eschatologiques hérités du judéo-christianisme et/ou de l'hédonisme hellénistique. L'échec, la marginalisation ou la stagnation des solutions "totales" font que seule demeure en course la version américaine de l'idéologie du progrès. Cette version se base sur une conception providentialiste de l'histoire ("City upon a Hill"),  parfois renforcée par une vision et une praxis utilitaristes/hédonistes ("the pursuit of happiness").  

Dans l'euphorie, le progressisme prend parfois des dimensions héroïques, romantiques, sociales-darwinistes ("Survival of the fittest"),  à peine égratignées par le pessimisme conservateur d'un Santayana, des frères Brooks et d'Henry Adams. L'idée d'un progrès inéluctable a fini par devenir la pierre angulaire de l'idéologie nationale américaine, ce qui s'avère nécessaire pour maintenir la cohésion d'un pays peuplé d'immigrants venus chercher le bonheur. Si elle n'existe pas sous le signe du progrès, la société américaine n'a plus de justification. L'identité nationale américaine, c'est la foi dans le progrès, démontre Margarita Mathiopoulos. Identité qui se mue, en politique extérieure, en un messianisme conquérant auquel notre auteur n'adresse aucune critique.
(Robert STEUCKERS).

lundi 16 mars 2015

2000 ans d'histoire balkanique


Archives de Synergies Européennes, 1997

2000 ans d’histoire balkanique

♦ Recension : Balkan-Chronik  : 2000 Jahre zwischen Orient und Okzident, Michael W. Weithmann, Verlag F. Pustet/Styria, Regensburg/Graz, 1995, 542 p.

Depuis les événements en ex-Yougoslavie, l’intérêt des historiens européens s’est réveillé et les thèses, ouvrages, reportages, etc. sur la péninsule balkanique se succèdent à un rythme inhabituel. Parmi ceux-ci, la fresque historique, couvrant deux millénaires, de l’historien, balkanologue, byzantinologue et politologue Michael W. Weithmann, attaché à l’Université de Passau. Ce gros livre fait suite à deux autres ouvrages d’intérêt général de l’auteur sur les Balkans et à une étude sur l’histoire de la Grèce, du haut Moyen-Âge à l’époque actuelle. Balkan Chronik : 2000 Jahre zwischen Orient und Okzident met d’abord l’accent sur les confins inter-ethniques et surtout sur leurs origines.

En se penchant sur les constantes géographiques et culturelles des Balkans, Weithmann constate que :
« dans ce réseau de paysages contrastés, jamais jusqu’ici aucun empire de bonne taille ni aucune construction étatique n’ont pu se former ou se maintenir pendant un temps assez long, et jamais un peuple seul n’a pu en devenir la force déterminante. Car la puissance politique, elle aussi, a dû se fractionner et rester éclatée, tout comme le paysage. Les chaînes de montagnes qui traversent le pays de long en large n’ont pas que des effets sur l’espace, ne sont pas que des barrières spatiales, mais aussi des barrières culturelles, elles empêchent la pensée des hommes d’acquérir une perspective synoptique, de concevoir les problèmes communs, ce qui aurait pourtant été bien nécessaire et le serait encore. Les liaisons terrestres y demeurent pénibles et, aujourd’hui encore, un hiver rude bloque les voies de communication dans les Balkans. Les peuples qui y habitent, à cause d’une nature ingrate, ont été contraints de s’ancrer à demeure sur l’espace restreint de leur habitat. Leur environnement géographique interdit d’unifier plusieurs zones de sédentarisation optimale et donc d’organiser des territoires politiques supra-régionaux » (pp. 13-14).
La disparité géographique, poursuit Weithmann, la nature montagneuse de l’Europe du Sud-Est, la disparité des climats, des flores, des cultures et des types d’économie conduit à des particularismes exacerbés, à des isolements, à des revendications de souveraineté sans nuances, à une mentalité “cantonale”, qu’on retrouve parfois en Suisse.


Autre précision : Weithmann, en toute bonne logique mitteleuropäisch, n’inclut pas la Slovénie et la Croatie (mis à part le Sud de la Dalmatie) dans sa définition des Balkans. La Bosnie en fait partie, y compris quand elle est incluse dans l’État oustachiste d’Ante Pavelic. La Slovénie est alpine, tandis que la Slavonie croate n’est pas montagneuse, donc non balkanique, “Balkan” signifiant “montagne” en langue turque.

Tradition, communauté, patriarcat

Les Balkans, signale Weithmann. sont également caractérisés par une forme traditionnelle et communautaire de la société.
« Il s’agit de “sociétés fermées”, que l’on rencontre chez bon nombre de peuples indo-européens. avant qu’ils n’accèdent à un ordre de type étatique. Les liens du sang, la grande famille, le clan, la tribu sont les éléments déterminants de la société. L’individu y est ancré et attaché dans des ordres hiérarchisés solides et stricts, depuis sa naissance… Mais seule la parenté patrilinéaire compte ! Car, dans les Balkans, nous avons affaire à des sociétés masculines, patriarcales. Dans la communauté domaniale, chez les Anciens, seuls les hommes comptent, la mère en est exclue, elle reste soumise à sa propre famille. En accord avec les “directoires” claniques, les phratries déterminent le destin de la tribu. Pour se défendre contre des ennemis communs ou pour se lancer dans des campagnes militaires ou des razzias, les clans peuvent s’unir dans des structures grandes-tribales, mais celles-ci se dissolvent immédiatement après la fin de l’entreprise » (pp. 37-38).

La position de la femme dans les Balkans est difficilement compréhensible pour l’Occidental moderne et citadin. « L’homme ne peut s’abaisser à travailler, car il est un héros ou un héros potentiel », disent les Monténégrins.
« Les femmes sont acquises par des transactions matrimoniales, selon un schéma purement exogame, la femme devant toujours appartenir à un autre clan. Plus tard, quand plusieurs religions concurrentes ont régné dans les Balkans, les différences religieuses n’ont jamais constitué d’obstacle aux mariages exogames. Les formes sociales archaïques se sont toujours avérées plus puissantes que les divergences de religion. On se procurait des femmes pour le travail domestique et agricole, on les raflait en guise de trophée, on les épousait pour montrer sa richesse et pour engendrer des descendants masculins capables de devenir des guerriers. Dans le foyer, la femme ne devenait importante que si elle donnait le jour à des fils. Sinon, elle pouvait être répudiée ou remplacée par des concubines. Quand l’époux mourrait prématurément, ce qui arrivait souvent à cause des nombreuses querelles, les femmes étaient condamnées au veuvage jusqu’à leur mort, et elles portaient des vêtements noirs. Ce n’est donc pas l’Islam qui a confiné les femmes au foyer dans les Balkans, les a obligées à porter le voile et leur a imposé un statut mineur. Tout cela est de mille ans plus ancien, c’est un héritage de la société gentilice patriarcale. Mais ni l’Islam ni l’orthodoxie n’ont entrepris de sérieux efforts pour modifier cette situation » (p. 38).
Weithmann constate que cette forme pure de patriarcalité a perduré depuis la plus haute antiquité, depuis les Thraces et les Illyriens, en dépit des grandes structures politiques romaines, byzantines ou ottomanes. C’est dans cette permanence de la forme gentilice d’organisation sociale qu’il faut rechercher la diversité balkanique, car « un gouvernement, un ordre étatique, qui ne tiendrait pas compte des liens du sang, qui interdirait aux hommes de porter les armes et s’arrogerait le pouvoir d’être le seul autorisé à dire le droit, surtout le droit pénal, rencontrerait l’incompréhension des membres du clan et susciterait leur hostilité. Pour l’homme clanique, l’État est toujours l’ennemi, qu’il soit étranger ou autochtone, dictature ou démocratie » (p. 40). Cet état de choses est encore parfaitement perceptible en Albanie, en Macédoine, au Monténégro et dans le Kosovo. Les peuples balkaniques qui ont une tradition étatique et nationale plus solide, comme les Roumains, les Serbes, les Grecs et les Bulgares, le doivent à la durée de leur union ethnocentrée contre les Turcs ou contre leurs voisins. Ces guerres de longue durée ont effacé petit à petit les particularismes.

Un byzantinisme face à l’Occident

En constatant la très ancienne opposition entre l’Orient (orthodoxe) et l’Occident (catholique), Weithmann constate qu’elle ne cessera pas de sitôt et que ce clivage-là, du moins, marquera encore l’Europe dans l’avenir.
« Malgré leurs différences quantitatives sur le plan de la puissance politique, les nations orthodoxes, héritières de Byzance, disparue des Balkans — les Grecs, les Bulgares, les Roumains et les Serbes —, développeront une conscience commune “byzantine” face à l’Ouest ; cette conscience sera marquée par la conviction d’être dans l’orthodoxie, d’une part, par la crainte d’être entraîné dans la rigueur désenchantée et dans la froideur calculante de l’Occident, d’autre part » (p. 47).
« Le concept central de la pensée occidentale est l’individualité, la dignité et les droits de la personne individuelle et autonome (…). Malgré l’héritage antique, cette idée est étrangère à Byzance. Dans l’orthodoxie, l’individu reste plongé dans l’ordre communautaire. La personnalité se sublime dans le collectif. La communauté a priorité absolue par rapport à l’individu. On comprendra dès lors pourquoi le concept de liberté individuelle est très difficilement conceptualisable à l’Est » (p. 49).
Après l’effondrement des empires serbe et bulgare des Xe et XIe siècles, les Balkans sont morcelés et le resteront jusqu’à l’arrivée des Ottomans [au XIVe s.]. Byzance ne contrôle plus que les côtes égéennes au départ de Thessalonique. La Grèce est partagée entre deux despotats concurrents. Les Balkans intérieurs sont encore davantage divisés : la Bulgarie est scindée en trois petits royaumes, la Macédoine et la Serbie sont une mosaïque de petites principautés hostiles les unes aux autres. L’Albanie et le Monténégro n’ont pas d’autres organisations que les clans. La Bosnie est un royaume dominé par la religiosité bogomile. Dans l’espace danubien, dominé par la dynastie hongroise, la Croatie et la Transylvanie se détournent du Sud-Est européen, pour lorgner vers l’Europe centrale, la Bohème et la Pologne. La Dalmatie est sous la coupe de la République de Venise, qui tente de soustraire ce littoral aux convoitises hongroises (et plus tard, turques).

C’est dans ce vide politique que s’engouffrera la puissance ottomane. Les Serbes sont battus au “Champ des Merles” (Plaine du Kosovo) en 1389. Les Bulgares subissent un sort tout aussi terrible : leur capitale Tirnovo (Veliko Tarnovo), foyer lumineux de culture orthodoxe, est rasée à titre de représailles (1393). Seul le Prince de Valachie, Mircea le Vieux (Veteranus) [1355-1418], résiste victorieusement mais essuie une défaite politique : le Sultan installe sur le trône d’Argeş Vlad Ier l’Usurpateur [de fin 1394 à début 1396], entérinant le premier traité de vassalité de la Valachie envers la Sublime Porte. Face à cette présence ottomane sur ses frontières immédiates, la Hongrie est obligée de tourner son regard vers les Balkans. En 1396, le roi Sigismond de Luxembourg [1368-1437] réunit ses troupes hongroises, renforcées par des chevaliers allemands et français, afin de constituer « une forêt de lances capables de retenir le ciel s’il venait à tomber ». Mais l’armée européenne est battue à Nicopolis (1396) par le Sultan Bayezid Ier (Bajazet) [1360-1403]. Les Bulgares, qui n’avaient pas vu l’entrée des “Latins” dans leur pays d’un très bon œil, paient la note : leurs monastères sont incendiés par les Turcs, leurs églises sont transformées en mosquées. L’élite intellectuelle se réfugie en Russie. Les boyards démissionnent ou se convertissent à l’Islam. L’aventure ottomane peut commencer dans les Balkans. La défaite de Sigismond scelle le sort de la péninsule, sept ans après la défaite serbe du “Champ des Merles”. En 1417, Mircea l’Ancien, faute d'alliés sûrs, est contraint de verser un tribut annuel au Sultan Mehmed Ier.

Janos Hunyadi et le Grand-Vizir Sokolli

En 1456, le Sultan Mehmed II marche sur Belgrade. Contre lui, le royal héros hongrois Jean Hunyadi (János Hunyadi) lève, à l’âge de 70 ans, une armée de paysans, encadrée par des franciscains, dont le prédicateur Jean de Capistran. Sans l’aide des chevaliers et des nobles, les paysans magyars écrasent les Ottomans et libèrent Belgrade. Le Sultan est blessé dans le mêlée. Toutes les cloches d’Europe sonnent à la volée pendant plusieurs jours d’affilée. Mais Hunyadi meurt. Les derniers princes serbes indépendants du Moyen-Âge, Lazar et Stefan III Branković, se soumettent au Sultan en 1458. Ce qui reste de l’État médiéval serbe est définitivement incorporé à l’Empire ottoman après la chute de Smederevo, en 1459.

En Bosnie, c’est la confusion. Le roi Étienne Thomaš (Stefan Tomašević) appelle le Pape à l’aide, mais les Bogomils, hostiles à Rome, font, eux, appel au Sultan. Le roi bosniaque est décapité par les Turcs en 1463. La Bosnie devient une riche province de l’empire ottoman, qui fournit aux sultans d’Istanbul des vizirs, des généraux, des architectes et des artistes. L’empire ottoman devient un empire à deux vitesses : d’une part, les dhimmi, non-musulmans soumis aux musulmans, mais qui peuvent se convertir et appartenir ainsi automatiquement au peuple porteur de l’État, garder leurs armes et grimper l’échelle sociale pour accéder aux plus hautes fonctions de l’empire. Mais les conversions seront rares, sauf en Bosnie. En Bulgarie, les Slaves convertis sont appelés les Pomaks ; ils sont encore environ un million aujourd’hui, à côté de Turcs venus d’Anatolie (9,6% de la population bulgare). Comme les Juifs ou les Musulmans d’Espagne, certains Chrétiens des Balkans se convertissent en surface et conservent “cryptiquement” leur culte et leurs rites. En Albanie, un curieux syncrétisme christiano-islamique émerge, dont la fameuse secte des Bektachis, qui jouera plus tard un rôle capital dans l’éclosion de l’identité albanaise. Parmi les jeunes garçons recrutés de force pour le sérail du Sultan (10% de la population masculine), convertis et éduqués dans toutes les matières ou engagés dans le corps des Janissaires, certains connaîtront une carrière brillante, ainsi le Serbe Sokolović, devenu Troisième Vizir en 1555 [puis Grand-Vizir en 1565] sous le nom de Sokollu Mehmed Pacha, converti évidemment à l’Islam, rétablit le Patriarcat orthodoxe de Serbie en 1557 !

Au XVIIe siècle, les Turcs d’Anatolie renoncent progressivement à ce recrutement de garçons balkaniques, qui les empêche, eux, d’accéder aux plus hautes fonctions de l’empire. Le Corps des Janissaires dégénère complètement, jusqu’à son élimination en 1826. Weithmann, au regard de cette évolution, constate qu’il n’y a pas tellement eu turcisation des Balkans, mais plutôt balkanisation de la partie anatolienne de l’empire ottoman.

Ottomans et Grecs

En 1454, un an après la chute de Constantinople, le Sultan Mehmed II le Conquérant accepte l’élection du nouveau Patriarche œcuménique orthodoxe Gennade II Scholarios, qui garantira pour l’avenir la loyauté des orthodoxes-grecs à l’égard du Sultan. Mais les Slaves orthodoxes et leurs églises nationales n’entrent pas en ligne de compte, car elles sont autocéphales. L’Église grecque, qui avait mal accepté cette autocéphalie des Slaves bulgares et serbes, obtiendra souvent leur dissolution du pouvoir ottoman ! Les Grecs tenteront de contrôler ces églises, en nommant des prêtres grecs. L’hellénisation des élites slaves menace de faire déchoir les langues serbe et bulgare au rang de patois paysans. Plus tard, le nationalisme serbe se référera à ce fond paysan, inébranlable, intact face aux tentatives de turcisation ou d’hellénisation. En 1557, quand Sokollu Mehmed Pacha (alias Sokolović) rétablit le Patriarchat serbe à Peć, il lui permet d’étendre sa juridiction à la Bosnie et à la Macédoine : l’idée grande-serbe venait de naître, par la grâce d’un Serbe devenu musulman et Grand-Vizir !

Weithmann conclut : « la culture impériale islamique dominante est la culture des Musulmans, la culture orthodoxe traditionnelle est celle des Grecs et des Hellénisés. Ces deux formes de culture dominante n’affectent pas les peuples des Balkans. Voilà pourquoi, chez les Slaves, les Albanais et les Roumains, éclot une riche culture populaire. Dans beaucoup de contrées albanaises, serbes et bulgares, les anciens modes de vie archaïques et immémoriaux reviennent à la surface ». Weithmann le déplore : ce terreau d’un “ethno-nationalisme tribal” conduira aux excès des guerres balkaniques du XIXe et du XXe siècles, dont les derniers événements de Yougoslavie sont la suite.

Hongrois et Autrichiens affronteront dès lors les Turcs et les Hellénisés, ils seront les alliés des Slaves balkaniques, orthodoxes ou catholiques, et des Roumains. Derrière les Austro-Hongrois, une autre puissance se profile, la Russie, surtout à partir de Pierre le Grand, qui entend battre les Ottomans, les chasser de la rive septentrionale de la Mer Noire, protéger les peuples frères des Balkans, éviter que ceux-ci ne tombent sous la coupe des “latins”, donc des Autrichiens et des Hongrois. Russes et Austro-Hongrois pratiquent la stratégie habituelle des puissances continentales : protéger le centre de leur empire en conquérant des glacis. Les Balkans, constate Weithmann, deviennent une pomme de discorde entre trois puissances continentales: Vienne, Moscou et Istanbul. D’abord, on songe à se tailler des zones d’influence, puis à se partager les dépouilles de l’empire ottoman, mais l’Angleterre veille, elle veut un “équilibre des puissances” en Europe, afin qu’aucune puissance continentale ne puisse absolument dominer les autres. Dans les Balkans, c’est une politique difficile à mener : raison pour laquelle Londres plaide pour le maintien de l’empire ottoman. C’est là, à notre sens, qu’il faut voir l’origine de l’indéfectible alliance entre la Turquie et les puissances maritimes anglo-saxonnes : hier Londres, aujourd’hui Washington.



Du “Volksgeist” de Herder à l’ethno-nationalisme

Cette option anglaise n’empêche pourtant pas Austro-Hongrois et Russes de grignoter graduellement le territoire ottoman, de constituer une formidable “frontière militaire” de l’Adriatique aux Carpathes transylvaniennes. La Révolution française accorde un répit aux Ottomans qui n’ont plus, face à eux, le gros des forces autrichiennes et russes. Pour répondre à l’universalisme niveleur des Lumières révolutionnaires françaises, les Allemands opèrent, via une interprétation restrictive de la philosophie de Herder, un retour à leur intériorité, à leur histoire nationale, à l’essence de leur germanité, développent en quelque sorte une “autocéphalie allemande”, historique et culturelle, cette fois, et non pas religieuse. D’une part, l’idée allemande du Volk autonome — et pur seulement dans la plénitude de son autonomie — et, d’autre part, l’autocéphalie slave-orthodoxe, vont fusionner dans les Balkans. Weithmann :
« Beaucoup d’érudits serbes, croates ou roumains, actifs au titre d’“éveilleurs de peuple” au sens où l’entendait Herder, ont été formés à Vienne ou à Leipzig et ont correspondu avec des homologues allemands ou avec des universités allemandes (…). [Et cela] dans un espace, où beaucoup de Volksgeister — tels que Herder les concevait — se juxtaposent, se compénètrent, se chevauchent et ne forment jamais de tissus unis, comme se l’était imaginé le philosophe humaniste [Herder], mais au contraire un espace fractionné depuis des siècles par des frontières mentales, religieuses et politiques (…). Comment expliquer l’attraction qu’a exercée le sentimental romantisme du Volk chez les Allemands en Europe du Sud-Est ? Cette forme de nationalisme de culture fascinait les peuples balkaniques, animés par leurs mythes héroïques hérités de leur Moyen-Âge lumineux et par leur histoire essentiellement interprétée dans un sens religieux » (pp. 208-209).
En Allemagne, l’idéologie nationale dérivée de Herder, explique Weithmann, a eu des effets unificateurs, surtout dans sa volonté de dépasser le clivage catholiques/protestants. Dans l’espace fractionné et divisé des Balkans, cette idéologie nationale n’unit pas mais fractionne encore davantage, créant des entités inviables du point de vue stratégique. Tout territoire idéal imaginé par cette “autochtonologie” serait évidemment homogène, mais l’homogénéité ethno-culturelle, là-bas, n’est possible que dans des territoires démembrés, sans frontières défendables, bourrés d’enclaves, fragilisés par des “exclaves” toujours encerclées ; or toute entité politique viable doit avoir des frontières défendables, au tracé net, en neutralisant tous les tremplins stratégiques qui pourraient être utilisés par un adversaire. D’où, à terme, on a vu éclore une logique terrible, dans les Balkans, visant l’expulsion de l’“Autre” hors des zones stratégiquement importantes que l’on cherchera forcément à annexer et à homogénéiser démographiquement. Cette logique est revenue au grand galop entre 1990 et 1996 en ex-Yougoslavie.



Coup décisif porté à l’empire ottoman : l’avancée des Russes, flanqués d’une armée roumaine enthousiaste et de volontaires serbes et macédoniens, en direction d’Istanbul. En 1878, Russes, Roumains et Bulgares percent à Chipka et marchent sur Constantinople. Mais Paris et Londres se rappellent leurs vieilles alliances avec l’empire ottoman contre le reste de l’Europe, et surtout contre le Saint-Empire : le Tsar Alexandre II doit faire reculer ses troupes victorieuses. Mais cet affront génère l’anti-occidentalisme russe et attise l’idéologie panslaviste. L’Occident, prétendent les Russes depuis cette humiliation, leur a tiré dans le dos ! Les Russes n’entrent pas à Constantinople mais dictent aux Turcs vaincus le Traité de San Stefano, reconstituant l’ancien empire bulgare du Tsar Siméon. Un rêve. Qui ne durera que quatre semaines. Turcs et Serbes s’allieront pour briser cette nouvelle entité politique qui chassait les Turcs des Balkans et barrait la route de l’Égée aux Serbes. C’est le début de la “poudrière balkanique”. Et l’origine des guerres balkaniques de 1912-1913. Du point de vue russe, pan-orthodoxe ou panslaviste, l’idéal aurait été une alliance serbe-bulgare, mais comment concilier l’idée d’une Grande-Bulgarie (celle de San Stefano) et l’idée d’une Grande-Serbie ? En partageant les tâches : aux Bulgares, la côte égéenne ; aux Serbes, la Bosnie, désormais protectorat autrichien. En obéissant à la logique de ce partage, les Serbes s’opposent à leurs anciens protecteurs autrichiens et hongrois, qui leur en tiendront rancune. Nous avons là l’origine de l’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914 et donc de la Première Guerre mondiale.

La première Yougoslavie, l’État oustachiste et le pouvoir communiste

Dans les Balkans, l’armistice de novembre 1918 n’a nullement signifié la fin des inimitiés, la création de la Yougoslavie a été la création d’un État fragile où les fédéralistes s’opposaient aux centralistes, les Serbes aux Croates, etc. L’armée allemande y mettra fin très rapidement, par une campagne éclair au printemps 1941. La Croatie devient indépendante, le nouveau pouvoir de Zagreb s’aligne sur l’Allemagne et l’Italie, mais sans adopter une idéologie fasciste. Weithmann décrit (p. 411) le régime oustachiste comme non-fasciste car, dit-il, il ne recèle aucune composante sociale-révolutionnaire et se pose au contraire comme un mysticisme religieux, très prisé à l’époque dans les cercles catholiques radicaux. La Croatie oustachiste devient ainsi l’avant-poste du catholicisme face à l’asiatisme balkanique, le glacis “marianique” face aux Orthodoxes. Franciscains et jésuites soutiennent cette mystique, souvent par un engagement personnel. Ce pouvoir mystique prend fin en 1945.


Weithmann constate, après avoir analysé la guerre des Partisans de 41-45, puis le fonctionnement de la nouvelle Yougoslavie fédérative-communiste, et enfin les événements récents à partir de 1991, que les questions nationales ne sont nullement réglées : ni en Transylvanie ni en Bessarabie ni au Kosovo ni en Macédoine ni en Voïvodine ni en Bulgarie (avec les Turcs et les Pomaks). Les Balkans restent une poudrière. Le vieux casse-tête de la diplomatie européenne est revenu à l’avant-scène.

Quelle critique pourrait-on formuler à l’encontre de cette somme qui nous brosse clairement toute l’histoire balkanique, qui est un instrument didactique indispensable ? La seule critique que nous pourrions émettre concernerait ce refus assez net de toute organisation gentilice de la société, dans le sens où elle serait à l’origine des dérapages et des excès de l’“ethno-nationalisme”. On connaissait déjà le discours de Bernard-Henri Lévy et d’Alain Finkielkraut sur les “méchantes tribus” et sur l’“autochtonologie” et l’autocéphalisme des Serbes. Weithmann semble s’aligner sur la logique moralisante de ce discours, sans toutefois tomber dans les singeries médiatiques commises par les deux tristes intellectuels parisiens au plus fort du conflit bosniaque.

Un affect contre la société gentilice

Weithmann constate toutefois que ces structures gentilices résistent à tous les pouvoirs, fussent-ils les plus prestigieux. Cette capacité de résistance est-elle un phénomène anthropologique incontournable ? Est-elle susceptible d’être ravivée partout en Europe ? Intéressantes en tout cas sont ses brèves remarques sur l’hostilité à la forme “État”, au sens occidental et jacobin du terme, qui s’exprime aujourd’hui par le nationalisme corse, la révolte fiscale lombarde incarnée par la Lega Nord, le nationalisme flamand qui cultive une haine aussi tenace que justifiée à l’endroit des institutions belges calquées sur les institutions révolutionnaires françaises et qui viennent de prouver au monde entier leur caractère intrinsèquement criminel et pervers, les troubles qui secouent l’Algérie, dont la logique sociale est clanique, anti-étatique et endogame (l’endogamie étant le signe d’une communauté plus forte et plus fermée), etc. Par ailleurs, les structures familiales ont été étudiées par Emmanuel Todd, notamment dans L’invention de l’Europe, qui explique la persistance de structures non individualistes dans l’Europe germanique, dans l’Europe méridionale et en Finlande. Elles aussi rejettent implicitement mais tacitement les notions jacobines et modernes d’égalité et de liberté (individuelle), et prouvent, par le bon fonctionnement général de leurs sociétés qu’elles sont un modèle nettement supérieur sur le plan de l’harmonie psychologique et de l’efficacité sociale, plus démocratique en tout cas que le modèle français. Todd admet implicitement cette supériorité mais refuse de l’avouer et parie curieusement pour le modèle jacobin, qu’il baptise seul “démocratique” en dépit de sa nature clairement coercitive et autoritaire. 



Les “marches blanches” belges sont la preuve que ces populations flamandes, wallonnes ou allemandes, de même que les communautés marocaines, arabes ou berbères, dans les grandes villes comme Bruxelles ou Anvers, contestent inconsciemment la logique de la justice moderne-jacobine où l’individu souverain et autonome (comme Marc Dutroux) est considéré comme la fin suprême du droit, quelles qu’aient été les entorses à la convivialité que cet individu ait pu perpétrer. L’importance d’associations comme la “Ligue des Familles” en Belgique montre qu’un droit familial serait au fond préféré à un droit individualiste et que les crimes contre la famille devraient aux yeux de la population être sanctionnés avec une sévérité extrême. Cette primauté tacite de la famille sur l’individu dans le mental de la population explique pourquoi la révolte contre la magistrature s’est déclenchée au moment où les parents n’ont pas pu intervenir dans le cours de la justice, ne fût-ce que pour consulter les dossiers : comme dans les Balkans et selon la vieille logique clanique indo-européenne ou berbère, l’État abstrait n’a pas à se substituer aux pères concrets quand le sang a coulé, ni surtout à les considérer comme des acteurs de seconde zone dans la tragédie qui les frappe. Madame Eliane Liekendael devrait relire les auteurs classiques du droit et de la sociologie non individualistes, par exemple, Gurvitch (cf. infra), Bouvier (cf. infra), quelques ouvrages d’anthropologie ou les sources du droit romain ou du droit franc (la vendetta, la notion de wergeld, explicitées notamment chez Augustin Thierry) : si elle l’avait fait, si elle avait interprété les règles dans le sens de telles sources, il y aurait eu moins de désordre dans la rue. Elle n’aurait même pas eu besoin de faire preuve d’“imagination”. Préjugé jacobin, quand tu nous tiens…

Priorité du clan sur l’individu

Une lecture de Todd aurait également été bénéfique à Weithmann, de même qu’un ouvrage de politologie, à nos yeux fondamental, celui de Michel Bouvier, L’État sans politique (LDGJ, 1986), où l’auteur montre que le droit ne s’organise pas seulement autour du mythe de l’individu libre et autonome, détaché de tous liens sociaux, mais que notre civilisation recèle des linéaments de droit non individualistes, où la personne en tant qu’actrice dans le drame social, n’est pensable qu’imbriquée de multiples leçons et à niveaux divers dans le tissu communautaire. La transpersonnalité du droit doit être réaffirmée par le rétablissement d’un “droit social” qui ne sépare pas la communauté de ses membres ni l’État de la société civile. Cette transpersonnalité et cette socialité du droit ne sont possibles que grâce au ciment d’un “idéal moral et juridique”, comme l’a affirmé Gurvitch (Sociologie juridique), auquel se réfère Bouvier. Dans les Balkans, cet idéal moral et juridique est inséparable de la représentation historico-mythologique que donne le peuple (ethnique) de lui-même. En Europe occidentale, l’absence de représentation historico-mythologique interdit tout dépassement du droit individualiste par un droit transpersonnaliste, pluriel et social, où la famille et non l’individu est l’unité de base. Un État qui met l’individu à l’avant-plan risque d’être battu en brèche par une anarchie de communautés en révolte. Un État qui mettrait la famille voire le clan au centre de ses préoccupations éviterait la dissolution et l’anomie sociales. Contrairement à ce que pourrait faire penser les remarques de Weithmann sur l’anti-étatisme implicite des balkaniques ou le titre de l’ouvrage de Bouvier, on peut bel et bien penser et imaginer un État dont l’idéologie ne serait pas individualiste et dont la pratique ne viserait pas à ruiner les corps intermédiaires et les ressorts des communautés.

Enfin, Weithmann corrobore, en termes scientifiques, les propos enthousiastes de l’idéaliste russe Alexandre Douguine, consignés dans son rapport sur la guerre en Yougoslavie (cf. Vouloir n° 97/100, 1993). Pour Douguine, chacun des protagonistes de cette lutte balkanique, les Croates catholiques, les Serbes orthodoxes et les Bosniaques musulmans, sont les exposants de valeurs collectives impassables mais refoulées pendant un laps de temps assez court, celui du yougoslavisme communiste : elles viennent de faire ré-irruption dans le monde réel, preuve s’il en est qu’il est impossible de les éradiquer définitivement… Pierre-André Taguieff a d’ailleurs souligné l’importance de ce texte de Douguine dans son ouvrage Sur la nouvelle droite (Descartes & Cie, 1994). Inutile de déplorer dès lors une violence qui est quasiment consubstantielle à l’homme même si on préfère ses pulsions plus pacifiques. Ensuite, la lecture de Claudio Risé (cf. NdSE n°24) nous a appris que le retour de cette violence contre les États désacralisés est une constante de notre époque, et pas seulement en ex-Yougoslavie… Si les regrets de Weithmann nous apparaissent superflus ou théoriquement insuffisants, sa conclusion est en revanche très réaliste : les conflits balkaniques ne sont pas prêts d’être résolus.

► Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°26, 1997.

samedi 14 mars 2015

Maîtres censeurs

Les maîtres censeurs


Elizabeth LÉVY : Les maîtres censeurs,
J. C. Lattès ( www.editions-jclattes.fr ), ISBN 2-7096-2132-0, Paris, 2002, 18,50 Euro.
 
Pour Elizabeth Lévy, la France est devenue la plus provinciale de "bien-pensances", est entrée dans une "décennie de plomb" où les "maîtres penseurs" ont laissé la place aux "maîtres censeurs". 

Evolution que les francolâtres, ivres de leurs trahisons, ont introduit en Belgique francophone, ruinant tout débat et parisianisant le ton de la presse, notamment du "Soir" à Bruxelles. Elizabeth Lévy dénonce dans son ouvrage l'inculpation du passé (marotte qui vise l'effacement des legs historiques et institutionnels), la judiciarisation des moeurs (où des juges se hissent sans vergogne au-dessus de la démocratie), le climat de délation (pratique qui permet l'élimination préventive de toute contestation), la hantise de la vigilance (avec la camarilla qui tourne notamment autour d'un hurluberlu nommé Olender qui s'est attaqué sans raison à la revue Vouloir), le manichéisme accusateur (or tout manichéisme est un simplisme dangereux), la diabolisation des dissidences (car on ne peut plus faire dissidence par rapport à la "pensée unique", posée comme phase terminale de l'aventure intellectuelle de l'humanité). 

Son analyse est à mettre en parallèle avec celle de Debord, dans la mesure où elle dénonce la "propagande-spectacle" et le mépris du sens commun dont font montre les médias (et la RTBF tout particulièrement, surtout depuis l'avènement au pouvoir de l'écoeurante majorité "arc-en-ciel"). A noter dans ce livre une analyse très fine du fameux débat des "rouges-bruns" de 1993, où avait oeuvré le pitre Olender. Elizabeth Lévy y défend notamment Alain de Benoist, avec une courtoisie qui mérite nos hommages, bien que le chef de file de la ND (canal historique) ait eu, vu de notre côté, un comportement lamentable de froussard et de trouillard, en particulier face à la jactance d'un certain Spire, qui, comme les roquets, avait senti suinter les humeurs de trouille chez son adversaire et, bavant comme un bouledogue privé de nonos, lui avait aboyé ses sornettes à la face. En entendant les glapissements stridents du Spire, molosse imaginaire, le héros-malgré-lui du "rouge-brunisme parisien" s'est enfui, piteux, à c....... rabattues... Faux facho de vrai carton pâte... Garde de fer en paroles, garde de guimauve en actes...

dimanche 8 mars 2015

Un livre sur Dilthey

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Un livre sur Dilthey 

Leszek BROGOWSKI, Dilthey, conscience et histoire, PUF, Paris, 1997, ISBN-2-13-048876-5.

Etude serrée sur l'œuvre de Dilthey, théoricien de la philosophie de la vie. Pour ce philosophe qui jette les bases d'un filon philosophique fécond, «la vie est originairement un dynamisme ir­rationnel dont le rationnel se dégage progressivement à travers l'histoire. Dès lors, toute nor­me et tout a priori de la pensée, marques de la rationalité, se constituent historiquement et doi­vent être explicités à partir de l'histoire. Le monde est donc réel pour celui qui agit, parce qu'il en est le créateur. Ceux qui se contentent de théoriser dans l'abstrait sont déclaré in­suffisants par Dilthey: «Dans les veines du sujet connaissant tel que Locke, Hume et Kant le construisirent, ce n'est pas du sang véritable qui coule, mais une sève délayée de raison, con­çue comme unique activité de penser».

Nantes, Passage Pommeraye












Nantes, Passage Pommeraye, juillet 2012